Guy Cormier, l’équilibriste

Depuis un an, le Mouvement Desjardins bénéficie d’un nouvel ambassadeur. Profil bas, sourire charismati-que, à 46 ans, l’actuel président et chef de la direction du sixième groupe financier coopératif au monde compte déjà un quart de siècle dans la boîte. Portrait.

Oubliez le dirigeant financier bagues en or et cigare aux bouts des lèvres, qui se pavane, le ventre alourdit par l’alcool et les bonnes affaires, sur un terrain de golf en Floride. L’homme a beau présenter une poignée de main ferme et sincère, c’est en forêt – à pied ou en raquettes – ou encore sur la patinoire à disputer une partie de hockey, que Guy Cormier trouve l’énergie pour mener à bien ses projets. Et des projets, il en a!

Qu’’il soit capitaine d’un vaisseau amiral de près de 48 000 employés et un actif de plus de 258 milliards de dollars ne l’effraie pas, bien au contraire. Ce Monopoly grandeur nature semble constituer une véritable partie de plaisir pour ce joyeux quarantenaire.

Son teint laisse à croire qu’il ne fait pas d’ulcères, ni de haute pression. Son sourire communicatif laisse transparaître l’image d’un homme résolument heureux. Bref, Guy Cormier nous donne presque envie de faire de l’argent.

L’œil espiègle qui transparaît derrière ses verres laissent deviner beaucoup d’ingéniosité et d’optimisme. Et son discours est plutôt rafraîchissant. Ce commentaire est par ailleurs largement repris par ses employés, et ce, quel que soit l’échelon qu’ils occupent.

Un héritage inestimable

Desjardins demeure, et de loin, le plus important employeur privé au Québec. Depuis trois ans, la coopérative se classe parmi les 70 employeurs les plus écolos au Canada et constitue l’un des 20 plus grands employeurs du pays.

Riche d’un réseau de caisses établies tant au Québec qu’en Ontario, le Mouvement peut compter sur l’apport de filiales dont certaines sont actives d’est en ouest. Par ailleurs, on a tendance à sous-estimer l’impact de la coopérative financière en matière de gestion du patrimoine et des assurances. Pourtant, ce créneau lui a permis de prendre beaucoup d’ampleur au cours des dernières années, tout en minimisant les pertes d’emploi liées aux restructurations qui ont eu lieu durant la dernière décennie.

Grâce à l’expansion de ses services et à plusieurs acquisitions, le nombre de membres et clients est passé de cinq millions en 2002 à sept millions à l’heure actuelle.

L’institution se classe troisième au Canada en matière d’assurances dommages et obtient la première place en ce qui a trait à l’assurance de personnes au Québec.

Bien que le navire soit toujours demeuré à flots, Desjardins, comme la plupart des entreprises sur le marché, a subi les contrecoups de la crise financière de 2008. Les conséquences ont été dévastatrices pour l’image corporative de cette coopérative légendaire : 275 points de service en moins de 2010 à 2016 et 555 guichets disparus durant la même période.

Guy Cormier n’a pas envie de poursuivre en ce sens. Il nous rassure en précisant que le lancement des caisses mobiles, dont un premier projet-pilote s’est avéré concluant, n’ont qu’un seul but : « valider un maximum d’usages possibles et voir comment les membres et les caisses peuvent bénéficier de cette innovation technologique. » Si quelques autobus d’occasion peuvent permettre plus de services, pourquoi pas! La deuxième caisse du genre apparaîtra d’ailleurs d’ici la fin de l’année dans l’Est du Québec.

Repositionnement amorcé

Côté gestion, Guy Cormier hésite, puis finit par convenir que Desjardins a sans doute fait un pas de trop pour rassurer ses actionnaires en calquant son approche sur celle des banques.

Cette dérive a été décriée à maintes reprises, entre autres par l’ancienne tête dirigeante de la coopérative Claude Béland qui, en catholique fervent, a déclaré que le Mouvement avait « perdu son âme ».

On respire mieux en constatant combien Guy Cormier est attaché aux valeurs si chères de M. Béland. Mais dans un monde où le néolibéralisme a atteint son paroxysme, il faut savoir jouer d’adresse pour pouvoir conjuguer solidarité et profits, précise le nouveau patron de Desjardins.

Une institution qui se démarque

Guy Cormier paraît contrarié quand on demande si l’institution n’a pas perdu de son esprit coopératif. « Si on n’était pas un groupe financier coopératif, on n’aurait pas 1 030 centres de services au Québec. »  Celui qui œuvre depuis 25 ans au sein de l’imposante entreprise québécoise précise que 30 % d’entre eux sont situés dans des localités de moins de 2000 habitants. Il cite également la mise sur pied en 2016, d’un fonds de développement de 100 M$ pour stimuler les régions.

Et pour les énergies polluantes et l’investissement responsable? Le Mouvement compte dans son portefeuille des noms qui nous répugnent comme Suncor et Enbridge. On nous précise qu’on « accompagne ces gens dans la transition » dans un « partenariat engagé » et qu’au contraire des banques, le démarchage n’est pas encouragé.

Le pétrole et le gaz représentant 21 % du TXS, Desjardins est impliqué à hauteur de 0,18 % dans le secteur des mines, du pétrole et du gaz, ce qui en définitive, demeure un bilan extrêmement noble en regard des pratiques bancaires mondiales.

Dans le secteur des investissements responsables, l’institution a obtenu plus de trois milliards de dollars dans son portefeuille, un goutte à goutte issu des particuliers.

Pour la crème des conscientisés – dixit Richard Lacasse, porte-parole des relations publiques – il faut se tourner vers la Caisse d’économie sociale et solidaire qui, elle aussi, fait partie du vaste mouvement coopératif Desjardins. À voir l’engagement de son nouveau dirigeant, il y a fort à parier que celle-ci tire vers le haut l’ensemble du réseau.

Nés pour un petit pain?

Selon Guy Cormier, le Québec est en train de se décomplexer en matière d’argent. Et les nouvelles sont plutôt réjouissantes. Au cours de la première année de son mandat, le nouveau dirigeant de Desjardins a parcouru les régions pour constater de visu le dynamisme de bon nombre d’entrepreneurs. À ses dires, ça grouille de projets et les jeunes y trouvent leur compte.

Le nouveau patron de Desjardins voit loin et entend profiter de l’élan coopératif mondial pour continuer à faire rayonner l’institution qu’il dirige au-delà de nos frontières. Un Québec ouvert plus que jamais sur le monde, voilà son ambition.

Un vaste travail a déjà été amorcé en ce sens par Monique F. Leroux, qui aura permis non seulement au Mouvement de traverser la crise économique sans y laisser sa chemise, mais de confirmer sa place sur cet échiquier.

Parler de l’ancienne présidente de Desjardins nous ramène à cette polémique autour du salaire des PDG de l’institution. Nous avons posé la question. Le salaire de Guy Cormier atteint 3 M$, soit 28 % que celui enregistré par les hauts dirigeants des grandes banques canadiennes, nous a-t-on précisé.

Un mouvement apolitique… ou presque

Si Claude Béland, indépendantiste avoué, a souvent encouragé son mouvement à prendre position sur la question politique, son successeur préfère éviter les déclarations qui prêtent le flan à des attaques, pour se consacrer à l’essentiel de son travail: faire prospérer le Mouvement Desjardins dans un esprit d’entraide et de solidarité.

Tout au plus, Guy Cormier affirme qu’il souhaite que « le Québec prospère, que le Canada prospère », bref, que le monde économique mondial se porte mieux et que la répartition de la richesse soit mieux assumée.

Compte tenu de l’essor de la coopérative québécoise dans l’espace économique canadien, toute position claire et franche en matière de politique pourrait s’avérer périlleuse, pour le nouvel homme fort de Desjardins. Ce qu’on sait, c’est que Guy Cormier est ouvert aux affaires et compte bien continuer à en faire sans se tordre les pieds dans les nœuds existentiels québécois.

Cela dit, « un virage s’impose », a déclaré Guy Cormier lors de la dernière assemblée générale du Mouvement, en mars dernier. « Le capitalisme à outrance nous a montré ses limites. La croissance économique doit désormais reposer sur un plus grand nombre de points d’appui. Sur des investissements dans la propriété intellectuelle. Sur la réduction des inégalités et du décrochage scolaire. Sur des mesures assurant une meilleure qualité de l’air. Sur des efforts en matière de gestion de l’eau. Nous devons nous aussi changer, c’est-à-dire vivre, produire et commercer différemment. » Pour un homme qui ne veut pas faire de politique…

Diplômé de l’École des hautes études commerciales (HEC), Guy Cormier compte 25 ans de service chez Desjardins. Sous sa direction, les services AccèsD ont obtenu la 11e certification Customer Operations Performance Center (COPC), faisant de Desjardins la seule institution financière au monde à détenir et à conserver cette certification aussi longtemps. En 2013, l’Association des MBA du Québec le reconnaissait comme l’une des 40 personnalités ayant une influence majeure sur les affaires du Québec. Il a été choisi parmi les 55 leaders du G20 Youth Forum 2011 afin d’alimenter la réflexion des dirigeants du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale et de la Banque européenne.