Disparition du Café l’Artère : la nécessité de sortir de l’économie capitaliste

Le café l’Artère ça vous dit quelque chose? Cette coopérative de solidarité, sise au 7 000 avenue du Parc dans Parc-Extension, a fermé ses portes en juin dernier. L’Artère était un lieu de rendez-vous apprécié des milieux sociaux et culturels militants. Six ans d’implication sociale « à réseauter, à créer des ponts solidaires et des projets créatifs novateurs,» comme le mentionne le communiqué de presse du 27 juin dernier.

Les causes, toujours selon le communiqué : « un loyer trop élevé ainsi qu’une incapacité à obtenir un permis de débit de boisson adapté à l’opération d’une salle de spectacle ont grevé la capacité de l’équipe à générer des revenus suffisants pour rembourser les dettes cumulées et atteindre le seuil de rentabilité. » Sans autres explications sur les enjeux économiques, la coopérative de solidarité a tenu plutôt à souligner le bilan exceptionnel de ses 6 années d’activités et sa « participation à une économie transformatrice et démocratique… ».

C’est sur l’enjeu économique que s’est joué tout le drame de cette fermeture. Comment « participer à une économie transformatrice et démocratique » au sein d’une économie où les dés sont pipés à l’avance (logique de la rentabilité capitaliste). Cela devrait nous titiller à l’oreille qu’en l’absence d’une stratégie de lutte pour rompre avec le modèle économique dominant, les entreprises dites « d’économie sociale » s’affichant comme « alternatives », sont vouées au triste objectif de s’adapter du mieux qu’elles le peuvent pour tirer leur épingle du jeu dans un milieu de concurrence où le fric fait la loi.

Ayant mis les pieds à quelques reprises à l’Artère, j’ai pu constater que la « rentabilité sociale » était au rendez-vous, comme y dise en économie sociale. Ambiance et tout. C’est d’ailleurs ce qu’exprime le conseil d’administration dans son communiqué : « Il est important de souligner la qualité des événements s’étant tenus sur place, dont les soirées Gender Blender, organisées par Kama La Mackerel; les conférences, tables rondes et fêtes populaires tenues par le milieu communautaire de Parc-Extension; les soirées 1001 jeudis et le Brunch Tropical des productions l’Artère, etc. C’est à travers cet ambitieux programme et l’implication des membres de la coop… ».

Cette fermeture m’a surpris. J’étais passé là peu de temps auparavant et rien n’indiquait la fin abrupte de l’aventure. Je n’ai pas entendu l’alarme. Peut-être n’y en a-t-il pas eu, les problèmes que vivait l’Artère restant confinés à l’entourage de ses membres? Pour ceux et celles qui rêvent de transformation sociale, cette fermeture est une bataille perdue, et c’est là le drame, face à la froide logique marchande qui sévit partout. On devrait estimer qu’un lieu comme l’Artère (comme la coop de travail le Toulski et bien d’autres) est aussi important, par exemple, qu’une garderie coopérative. Bref, comme tous ces projets qui visent avant tout la création du « bien commun » (matériel ou immatériel), ce qui alimente la vie. Autrement on en est quitte pour absorber le choc jusqu’à la résignation. N’y a ti pas quekchose là qui cloche, qui marche pas.

S’attaquer à l’économique capitaliste

Le principal problème de l’Artère n’a pas été sa volonté et sa capacité de créer du lien social. La panoplie d’événements confirme les succès accumulés. Le mur de la rentabilité économique version capitaliste ressemble étrangement à celui que nous avons vécu au Café La Petite Gaule (2002-2005) une décennie auparavant. Il se résume essentiellement à mettre le gros de ses énergies à boucler le budget en rognant et négligeant la tâche essentielle de mobilisation des membres. Au bout du compte, la rentabilité économique n’a pas été au rendez-vous.

Le communiqué de presse de l’Artère est clair à ce sujet : loyer trop élevé, incapacité d’obtenir un permis, dettes accumulées. Nous y ajoutons l’enjeu du salariat. Voilà quelques éléments qui devraient être au cœur d’un combat à mener sur le front de l’économie et celui de la bureaucratie pour tout projet social/culturel qui se veut de transformation, tel le café l’Artère. Cela signifie qu’il doit y avoir une remise en question de la rentabilisation telle qu’imposée par la logique du système capitaliste. Avouons que la « participation à une économie transformatrice et démocratique » telle que formulée par l’Artère reste floue. « Transformatrice » veut-elle dire obtenir des assouplissements (ex. : subventions publiques) pour tirer son épingle du jeu ou aller vers une autre forme qu’une économie capitaliste ? Présupposons que la réponse soit la deuxième. Dans ce cas, l’idée serait de provoquer des points de rupture d’avec cette logique économique capitaliste.

La lutte aurait pu se jouer sur une stratégie en deux mouvements parallèles. Réduire la pression économique pour pouvoir subsister (combat de résistance) et initier des points de rupture avec la logique capitaliste (combat de construction) qui ouvrent sur quelques perspectives d’une économie et d’une société alternative.

Avouons que l’effort est de taille. Autant dans la réflexion que dans l’action. Alors, revenons aux problèmes soulevés par l’Artère et à celui que nous ajoutons : le salariat.

LOYER TROP ÉLEVÉ : Commençons par un paradoxe; le Café l’artère occupait un local, propriété de la Coopérative de développement régional de Montréal-Laval, édifice où logent de nombreuses organisations sociales, dont la Fédération des coops d’habitation de Montréal. Avouons qu’il y a là une certaine absurdité qui aurait pu être un levier de négociation « collective » au sein de la mouvance de l’économie sociale. Cet aspect souligne encore plus cruellement l’enjeu de l’immobilier, secteur par excellence de la finance spéculative, une activité largement soutenue par nos gouvernements et facteurs d’exclusion majeurs.

On le sait, jouer les strictes règles du marché capitaliste, on est cuit. S’approprier collectivement le bâti en vue de « sortir du marché » pourrait et devrait être un objectif qui se joindrait à une vaste bataille pour l’appropriation du territoire. Pour l’instant l’appropriation du territoire c’est l’affaire du capitalisme immobilier, à Montréal et ailleurs, le phénomène est mondial. On peut penser à l’accaparement des terres par les multinationales autant que la mainmise des secteurs névralgiques dans les centres-ville (ex. : Griffintown).

Sur le front de l’immobilier commercial, la loi du plus offrant est encore plus dominante. Le rapport de force est direct et sans ambiguïté particulièrement dans les territoires (régions, quartiers, etc.) ou la spéculation fait rage. C’est dans ce contexte que s’est retrouvée l’Artère et dans laquelle se trouve actuellement le Touski rue Ontario Est à Montréal. C’est sous un climat pernicieux semblable que la lutte réussie par l’obtention gratuite d’un édifice pour le projet du Bâtiment 7 dans Pointe-Saint-Charles a eu lieu. Un exemple d’un chemin de lutte à explorer plus largement.

INCAPACITÉ D’OBTENIR UN PERMIS : Ici c’est le système bureaucratique municipal qui est en cause. Pour qui et par qui doivent être aménagés et occupés les quartiers de vie ? Un urbanisme de développement et d’utilité sociales plutôt qu’économiques ne devrait-il pas prédominer ? De mémoire humaine à Montréal, fonctionnaires, politiciens et promoteurs immobiliers règlent ces questions à leur profit depuis toujours. Négocier une demande de permis en se fiant d’abord à la filière fonctionnaire c’est non seulement se soumettre à l’idéologie dominante en termes de planification et d’utilisation du territoire, mais se buter à des refus ou à des délais qui ressemblent à des refus. La confrontation politique et la mobilisation sociale (contre-pouvoir) doivent être insérées comme outil dans la stratégie générale des projets alternatifs.

DETTES ACCUMULÉES : les prêts, les plans d’affaires, la rentabilité de l’argent. Tout est « programmé » pour nous maintenir en tutelle par la dette et dans le seul objectif de nous forcer à participer à la valse économique dominante. À court terme, la meilleure façon de lutter contre cet embrigadement est de largement autofinancer les projets sur nos propres bases (les dons en particulier) ou/et par des sources éthiques de subventions publiques (et oui, les fonds étatiques sont l’argent du peuple) et en l’absence de critères nous obligeants à modifier nos objectifs de transformation. L’idée générale est de se donner des marges d’autonomie suffisantes afin d’avoir les mains « plus » libres lorsqu’il s’agit d’aller sur le terrain de la confrontation politique.

SALARIAT : tout le monde s’entend, il s’agit du principal item de dépenses d’une entreprise (70 à 85%). C’était le cas au Café La Petite Gaule. Je suppose qu’il en était de même à l’Artère. Or, il faut faire une rupture du concept d’entreprise fonctionnant essentiellement par le salariat. Dans le « système » salarial les alternatives de transformation sociale/culturelle subissent une pression une pression financière qui les mènent à n’offrir que des conditions déplorables (salaires et autres) aux salarié-e-s, tout en contribuant à entretenir la logique dominante de la marchandisation du travail dans les milieux sociaux, culturels et de la consommation. Ne pourrait-on pas envisager une appropriation et une maîtrise collective de nos moyens de vivre. Une proposition : faisons du salariat un aspect complémentaire (25% et moins) à une implication sociale et directe des membres (75% et plus) soutenant nos projets de transformation.

Alors, stratégiquement, économiquement et politiquement il faut laisser tomber l’idée d’entreprise d’économie sociale telle que véhiculée actuellement pour celle plus stimulante de projet de transformation sociale.

Une expérimentation en marche à Pointe-Saint-Charles

La fermeture récente de l’Artère en 2017 autant que celle du Café La Petite Gaule en 2005 nous rappelle les grandes difficultés de chercher à sortir des rapports marchands liés à l’immobilier, à la dette, à la bureaucratie et au rapport salarial de la société capitaliste.

Nous ne baissons pas les bras. Les 4 éléments que nous venons d’aborder (et plusieurs autres) font l’objet de débats et d’engagement au sein du projet d’épicerie autogérée Le Détour qui verra le jour au sein du Bâtiment 7 dans Pointe-Saint-Charles au printemps 2018. Nous pointant dans le vaste secteur de l’alimentation contrôlé par quelques grandes multinationales (quelle surprise!), dans une partie du territoire qualifié de « désert alimentaire », nous visons l’appropriation de notre alimentation. Et parmi ces autres sujets qui nous préoccupent, il y a celui de la nécessaire construction d’une solidarité qui reste à faire sur le plan pratique et militant comme nous l’a montré la disparition en douce de l’Artère.

Vaste défi pour un si petit projet diront certain-nes. C’est le même qui se pose crûment pour l’ensemble des alternatives au système capitaliste. Ces vastes ambitions sont simplement celles de nous approprier nos vies individuelles et collectives à tous les niveaux.