Ça ne change pas le monde, sauf que…

Que feriez-vous si vous vous retrouviez en présence de plusieurs millions de dollars sans surveillance? Partiriez-vous avec la cagnotte? Si oui, qu’en feriez-vous? C’est ce dilemme moral que Denys Arcand nous propose dans son dernier long-métrage, La chute de l’empire américain. Détrompez-vous, le film qui devait s’appeler au départ Le triomphe de l’argent ne porte pas uniquement sur ce sujet, il faut le voir comme une vision plus large de l’influence de nos voisins du Sud sur le Québec d’aujourd’hui. Ce n’est pas non plus une suite au Déclin de l’empire américain, l’œuvre culte d’Arcand. C’est une satire sociale imposante d’un peu plus de 120 minutes.

Comme c’est souvent le cas dans son univers cinématographique, le réalisateur oscarisé aime mettre en scène plusieurs comédiens de renom. Ici, c’est plus d’une trentaine qui sont à l’affiche et ce sont tous sans exception des comédiens de talent. C’est toujours déroutant d’ailleurs de voir un Claude Legault apparaître dans un tout petit rôle, alors que nous sommes habitués de le voir dans des rôles-titres. Parmi les personnages principaux, Alexandre Landry est brillamment ancré dans la peau d’un intellectuel désabusé. On retrouve les comédiens chouchous d’Arcand, soit Rémy Girard, dans le rôle d’un motard cynique et cinglant et Pierre Curzi, dans le rôle d’un avocat classe mais sans scrupules. On retrouve également le duo Louis Morissette et Maxim Roy, qui campent ici deux enquêteurs de la Sûreté du Québec. Vincent Leclerc, notre Séraphin Poudrier 2.0, joue ici un itinérant aussi vrai que touchant. Patrick Émmanuel Abellard, Florence Longpré et Eddy King sont également de la partie, jouant ici respectivement un jeune gangster, une préposée de banque et un leader d’une organisation criminelle. Celle par contre, qu’on attendait d’un pied ferme, c’est Maripier Morin, dans le rôle d’une escorte de luxe. Avis aux réfractaires, elle s’en sort très bien pour un premier rôle, jouant la carte de la séduction et du mystère.

Au niveau du scénario, il y a quand même quelques failles, prenons par exemple le cas de cette histoire d’amour invraisemblable entre cette escorte et ce livreur. Un destin qu’on ne voit justement que dans les films. Il y a également un côté cliché face à certains personnages, comme les Noirs qui sont tous des malfaiteurs ou bien que tous les riches sont corrompus. Cette nouvelle proposition ne passera pas à l’histoire comme ce fut le cas pour Le déclin de l’empire américain ou pour Les invasions barbares, mais ce n’est pas un échec pour autant. Avec ce titre, Arcand nous revient en force, dépassant largement son mièvre prédécesseur, Le règne de la beauté. Comme à l’habitude dans son cinéma, la force de son récit réside dans l’écriture. Les dialogues sont savoureux, dénonciateurs à souhait et citant çà et là de grands penseurs et philosophes. On ressort toujours un peu plus érudit des films d’Arcand. L’humour y est très présent, certains gags tombent à plat alors que d’autres sont bien ficelés. La scène d’ouverture et les nombreuses péripéties qui s’en suivent rappelle même celle d’un certain Pulp Fiction, c’est peu dire. Certains fins connaisseurs remarqueront également le clin d’œil que le réalisateur fait à son film Joyeux Calvaire. Les dernières images du film nous touchent, alors que la réalité prend le dessus sur la fiction.

La musique classique est toujours aussi présente, comme dans ses œuvres passées. Celui qui a mis en scène son premier opéra en 2015, avec les Violons du Roy, est évidemment un grand amoureux du genre musical et le tout élève ses images à un second niveau.

Les films de Denys Arcand nous portent tous à réfléchir sur des questions difficiles à trancher. Ici, l’argent joue évidemment un rôle omniprésent devenant presque un personnage de plus à l’histoire. Le fossé qui sépare les riches des pauvres est bien représenté. Il y a quand même ce petit côté moralisateur et manichéen, toujours un peu présent qui peut agacer à la longue, mais on pardonnera rapidement à Arcand de vouloir brasser la cage comme seul lui sait le faire.

On parle de cash avec Maripier Morin et Alexandre Landry

Entrée Libre Trouvez-vous que l’argent est un sujet tabou au Québec ?

Maripier Morin Ça reste un sujet qui est encore très difficile à aborder pour les Québécois. Je ne comprends pas pourquoi on démonise l’argent autant parce que c’est un mal nécessaire. On parle d’argent mais on parle aussi du succès. Quand quelqu’un a trop de succès ça dérange. Chez nous on connaît la valeur des choses, puis ce n’est pas ça non plus qui définit la valeur de quelqu’un. Surtout dans notre industrie, je trouve que de parler de nos cachets, ça nous aide à en avoir des plus égaux.

Alexandre Landry Parler de l’argent juste pour parler de l’argent, c’est un peu vain en soi. Par contre, parler de l’argent pour parler d’un projet, c’est plus intéressant. Souvent, on ne sait pas à quoi il sert cet argent-là, d’où il part, d’où il vient. Il y a beaucoup de ça dans le film. Le personnage que j’interprète, on sent qu’il va faire quelque chose avec cet argent. Il cite Épicure en disant : « L’important ce n’est pas ce qu’on mange, mais la personne avec qui on mange. » Définir un compte de banque pour définir un compte de banque ou parler de la personne qui est la plus riche au monde, ce sont des games de pouvoir.

EL On parle souvent de combien cette émission a eu de cotes d’écoutes ou combien ce film a eu de financement et au final, on oublie le cœur même du projet, c’est des humains qui sont derrière ça, il y a autre chose que juste l’argent.

AL Exact! Dans les médias récemment, on parlait à quel point le cinéma québécois coûte cher, mais on parle peu de ce que ça donne. De la richesse culturelle ou des retombées, ou de la façon qu’on est définis comme peuple. Le cinéma, comme l’art en général, que ce soit la littérature, ce sont des façons de définir notre identité. Ça aussi, ça a de la valeur, mais ça ne se met pas en chiffres.

EL Trouvez-vous que nous sommes analphabètes face à l’argent au Québec?

MM Il y a quelque chose qui serait super important, il y a un cours qui ne se donne pas au secondaire et qui serait primordial à mon avis, ce serait d’éduquer sur l’investissement et comment bien faire fructifier son argent et les pièges dans lesquels ne pas tomber. Ce serait tellement important de donner cet outil-là aux jeunes pour que quand ils entrent sur le marché du travail, ils sachent c’est quoi un RÉER, un CÉLI, combien d’argent ils doivent placer de côté pour les impôts, ceux qui veulent être leurs propres boss, parce que là c’est la nouvelle mode, tout le monde veut être entrepreneur.

AL Le fait de vouloir s’éduquer, c’est une bonne chose, le fait de savoir comment est régi l’argent, c’est quoi les décisions pour nous, dans notre quotidien pour devenir plus aptes à vivre de façon décente. Je pense aussi qu’il y a une façon où on peut se détacher de l’argent, pour avoir un style de vie qui nous plaît. C’est vrai que l’argent est important et qu’il a sa valeur, mais parfois je trouve qu’à trop compter, on perd les choses les plus importantes. Il y a certaines personnes qui attachent beaucoup de valeur à l’argent et d’autres moins, mais en bout de ligne, ce n’est pas ça qui nous comble et ce n’est pas ça qui nous définit non plus.

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