Les jardins humains

Je me souviens de l’année 2012 comme d’une année particulièrement turbulente au Mexique en amont au processus électoral. La société, à ce moment-là, enlisée dans un état de profonde résignation et de désespoir, a assisté sans grand enthousiasme à la prise de pouvoir du président élu au milieu de vagues de violence ; parmi les nombreuses clameurs, nous retenons : « Tu n’es pas mon président » (No eres mi presidente).

Six ans plus tôt, dans le contexte de la guerre initiée contre le narcotrafic, la période d’« alternance » politique a servi à réaffirmer la dépossession de territoires et l’escalade de violence qui a coûté la vie à des milliers de Mexicains qui défendaient leurs droits. Ainsi est apparue une carte formée de points rouges comme autant d’actes de violence commis et dénoncés. Loin du Mexique dont le récit historique se présente comme un amalgame multicolore, nous étions face à un territoire semé de terreur et nous avons entendu de ses entrailles le verdict : le Mexique est une fosse commune (México es una fosa común).

À partir de cet entrelacement controversé de résistances et de la flagrante militarisation dans tous les recoins de la république, l’appel était clair : nous devrons utiliser le corps comme protestation une fois de plus (tendremos que poner el cuerpo una vez más). Et, comme il s’est produit, tout au long de l’histoire de l’Amérique latine violée, les familles ont commencé à se multiplier pour exiger justice : « Où sont-ils ?, Il n’y a pas de pardon, Nous n’oublierons pas, C’était l’État, C’était toi ! » (¿Dónde están?, No hay perdón, No olvidaremos, Fue el Estado, Fuiste tú!).

Immanquablement, si je ramène à ma mémoire l’année 2012, je me revois aussitôt marchant de par les rues pavées d’une quelconque ville de la province de Veracruz, essayant de comprendre cette forme politique de la terreur et fredonnant :

« Dans les jardins humains / Qui ornent toute la terre / Je prétends faire un bouquet / D’amour et de complaisance » [1]

Dans les mois qui ont suivi, la terreur s’est répandue sur tout le territoire mexicain, et avec elle, l’idée urgente du « maintenant, oui » (ahora sí) ; de comprendre le besoin d’articulation entre les différents mouvements sociaux pour construire des réseaux d’accompagnement et de bienveillance. Certains mouvements avaient déjà une longue histoire de défense des droits, d’autres, étaient plus spontanés et formés plus récemment, comme le mouvement #YoSoy132 ; des flambées dispersées dans tout le pays, des jeunes qui intervertissaient l’ordre pour dénoncer l’impunité qu’ils sentaient proches d’eux, à même leur corps, un sentiment de vulnérabilité, et une fois de plus fredonnant « les jardins humains », le temps est venu d’utiliser le corps, de mettre le corps en action.

À la lumière des faits, et devant des preuves de plus en plus indéniables, face à la méthode abominable d’un État failli usant d’une formule de gouvernementalité doublée d’impunité, la société civile a réagi de la campagne jusqu’aux rues des villes. Les dénonciations et l’appropriation des espaces publics ont été de plus en plus massives, et l’accès à l’information sur ce qui était en train de se passer, est devenu le carburant d’un mouvement qui ne pouvait pas s’arrêter. Comment pouvait-il en être autrement ? Il faut comprendre que le sentiment d’être « disparaissable et jetable » (desaparecible y descartable) est un phénomène paralysant, c’est pourquoi la réaction des réseaux de protection des citoyens a été si forte. Il me revient en tête un autre vers : « et dans cette lumière, beaucoup de monstres ne sont pas exécutés » (y a esa luz muchos monstruos no son ajusticiados). [2]

C’est dans ce contexte général, parmi les nombreuses manifestations dont nous avons été les témoins, que s’inscrit le Mouvement de régénération nationale, qui a fait écho et dont la voix a porté. Ses adhérents ont commencé à s’approprier et à y glisser un discours donnant moins dans la discrétion que dans les années précédentes. Ils sont des milliers à s’être identifiés : « je suis Morena » (yo soy Morena).

Durant 2016, pendant les mois de pluie à Mexico, nous avons assisté à diverses délégations faisant la promotion d’ateliers de formation politique. À partir de cette expérience, je me souviens des contenus qui ont été partagés et qui partaient d’un besoin profond d’écoute et du besoin d’exprimer des demandes concrètes dans la communauté, ce qui se faisait avec un haut niveau de pragmatisme et de réflexion critique. Les participants voyaient dans le militantisme politique une possibilité réelle d’organisation pour canaliser les besoins de leur quartier. Je me rappelle notamment ce que m’a dit lors d’une réunion une professeure : « nous devons utiliser Morena! » (debemos usar a Morena!).

Avant les élections, l’appel à « utiliser Morena » est devenu une clé pour comprendre le militantisme partisan, et l’invitation à faire partie de la campagne a fait écho dans tout le territoire, qui en fait, n’a jamais été indifférent au climat de terreur. Compte tenu de ces facteurs, il n’est pas surprenant que 53,8% des votes aient été en faveur d’Andrés Manuel López Obrador. Rappelons que le premier juillet, lors de l’annonce des premiers résultats donnant une avance à Obrador, différents secteurs ont réagi avec incrédulité, voire avec nervosité, mais seulement pour quelques instants. Ils se sont ensuite retrouvés dans les rues pour célébrer la rencontre d’un grand nombre de demandes, comme ce fut le cas dans le rassemblement d’une foule immense au Zócalo à Mexico.

En définitive, il est évident que ce processus redonne au peuple mexicain l’estime de soi nécessaire pour affirmer sa volonté de choisir et pour célébrer le démantèlement écrasant du PRIAN, sentiment qui s’assimile, dans l’imaginaire, au paiement d’une partie de la dette historique. Il est également vrai que des milliers de Mexicains enracinés dans leurs territoires ne répondent pas à cet appel. Pour n’en nommer que quelques-uns, nous trouvons la communauté zapatiste qui se méfie de la figure d’Obrador ou les Autodéfenses du Pacifique qui depuis des années ont refusé la représentation partisane.

Ce n’est que par un respect strict et la continuité des actions dans les bases qui ont amené Morena à la présidence, que le projet gouvernemental pourra être défendu, afin qu’il existe un espace d’action et des mesures pour chercher à guérir ce que Paz a peut-être tenté de décrire il y a de cela des décennies : « Penser, c’est respirer / la blessure à travers laquelle le Mexique respire » (Pensar es respirar / la herida por la que México respira). [3]

L’attention doit être portée sur la Loi de sécurité intérieure, dont la réforme prévoit que tous les fonctionnaires, y compris le président, peuvent être mis en accusation. Un usage partisan de cette disposition peut mener à la même stratégie appliquée à Dilma Rousseff et Lula da Silva au Brésil. Ce risque latent, Carlos Fazio le décrit comme une variation sur les coups d’État à faible intensité de fabrication américaine et qui pourrait se retourner contre AMLO [4]. Il faut aussi observer de près et ne pas laisser dans l’ombre les avancées rapides de projets meurtriers dans les « Zones Économiques Spéciales » qui menacent les peuples autochtones. Surveiller, dénoncer et diffuser les questions qui demeurent en suspens. Des questions apparemment sans fin.

Enfin, il existe une opportunité de rendre à la politique ce qui lui a fait défaut au cours des dernières décennies. Une politique avide de justice, qui agit à partir de l’articulation solide de ses bases et exprime la solidarité, le souci de l’autre et l’espoir. Mais en même temps, je pense à la dette publique aberrante et sans précédent et à comment sera la corrélation des forces maintenant. J’imagine les mouvements qui habitent les fissures lézardant les barrages énormes contenant l’impunité, et pendant des décennies, des rivières de larmes et de sueur. Et penser que peut-être « maintenant, oui », de ces fissures jailliront des rigoles pour irriguer la terre des jardins humains.

[1] Violeta Parra, Chanson En los jardines humanos [o Es una barca de amores], 1961-1963.

[2] Enrique Lihn, Porque escribí, México u.a. : Fondo de Cultura Económica, 1995.

[3] Octavio Paz, Enrico Mario Santí, El laberinto de la soledad, Madrid : Cátedra, 2015.

[4] Carlos Fazio, AMLO y el poder real, La Jornada, 2 juillet 2018, en ligne : https://www.jornada.com.mx/2018/07/02/opinion/027a1pol