De quoi la CAQ est-elle la coalition?

Le PQ est au bout du rouleau, nous voici dans la CAQ jusqu’au cou.

Voyons-la s’installer sur le trône, investie des prérogatives souveraines, sous l’oeil complice du crucifix. Majoritaire, elle l’est non seulement au compte des sièges, mais des formes de vie qu’elle représente. Tout se passe comme si le « Québécois moyen » en personne avait pris le pouvoir – le plus fréquent en nombre, quantité et superficie – pour faire front commun contre toutes celleux qui en divergent, par une quelconque minorité. C’est que le bestiaire majoritaire, qui a raflé haut la main la mise démocratique, n’est en aucun cas bigarré, ne regroupant que des nuances de la même mêmeté. Sans être exhaustive, la liste suivante donne un idée de quelle homogénéité la CAQ est parvenue à coaliser :

Les propriétaires de civics pimpés, les monsieurs à set de clés, les douches de vestiaire, leurs plottes à puck et coachs loucheux, les flics payés ou volontaires, les geeks fachos pas d’amis, les assidus de roteux, les marraines en camisole chimique, leurs familles plates, les koulaks de soya transgénique, les éleveurs de porc cheap, les gestionnaires de rien, la population entière de Laurier-Station, les six-pack huilés de fond de rang, les fines lignes de barbe collier, les nazis de village fantôme, les motards du Couche-tard, les aigris périurbains, les cols blancs du Ashton, les notaires du désespoir, les trumpistes amateurs, ceux qui thinkent big en octane, les incels de demi sous-sol et tout le reste des caves, des épais et gros cons.

Or partagent-ils au juste, sinon leur seule blanc-becqitude? En additionnant les 17% du PQ aux 38% de la CAQ, on obtient la statistique manifestement la plus pertinente de tout l’exercice électoral: plus de la moitié des votes était de motivation directement raciste. Émergeant là justement où manque parfois cruellement la variété génétique, le cheptel pur laine s’est décidé à refermer l’enclos sur lui-même, veillant jalousement sur son pactole. Car c’est bien de cela dont il s’agit: gavé à l’État providence, irrigué d’eau douce électrogène, le parc humain québécois s’est replié sur sa mauvaise conscience de colonisateur colonisé, avec toute la pussillanimité que cela suppose, sa propre manière de coïncidence entre la haine et l’envie des autres.

De l’immigrant, le Québécois majoritaire redoute d’abord la vitalité, qui lui rappelle la perte ô combien pathétique de sa propre communauté. Alors que sa marmaille végète tapie dans l’ombre d’un chatroom de Starcraft, celle des étrangers investit les ruelles et fait revoler les rondelles. Cependant qu’il n’a lui-même rien à dire et pige ses lignes de vie sur Canoë-TVA, les cafés s’emplissent de la rumeur des exilés, de leurs narghilés et dominos. Le racisme québécois n’est rien que jalousie – celle qui préfère abolir tout le vivant plutôt que de se risquer à vivre. De là son ridicule et de là sa tristesse, mais de là également son danger: il ne faut pas oublier que la Belle province fût le théâtre des deux plus grandes tueries de masse ever contre les femmes (Polytechnique) et les musulmans (Ste-Foy). Que le nouvel ordre qui a élu domicile à la tête de l’État soit essentiellement stupide n’empêche pas qu’il puisse se montrer sanglant.

N’en doutons pas: Legault ne représente qu’un léger remaniement du personnel politique habituel, amenant quelques nouveaux plombiers triés sur le volet. Toujours est-il que son parti propose une forme par trop familière pour ne pas s’y intéresser. En un sens, la CAQ dépasse par la droite la question séparatiste, en réconciliant une bonne fois pour toutes le principe néolibéral et le conservatisme catholique. En un autre, elle retourne aux sources d’un familialisme proprement canayen, redéployant la chape de plomb d’une tradition qu’on croyait avoir mordu la poussière: Union Nationale, créditistes, bonnets blancs, etc. Ainsi récapitule-t-elle, sous une forme synthétique, tous les régimes passés en un nouvel ordre politique qui pourrait ne pas lâcher prise de sitôt. Le vieux corporatisme autoritaire des années 1930 est ressorti des boules à mites, mais paradoxalement juxtaposé aux âneries qui feignent vouloir mettre le fonctionnariat au Montignac. De sorte qu’à force de patiner entre deux extrêmes-droites, on en vient à patauger en pleine confusion quand à ses réelles intentions – sans doute parce que la CAQ n’en a aucune, sinon d’élever la confusion même au rang de nouvelle raison d’État, confiant à la post-vérité le gouvernement des âmes, et au capital celui des corps.

Cela dit, si la tendance se maintient, rien n’aura lieu du tout. Tout au plus la politique xénophobe de la CAQ se traduira par l’émission d’un feuilleton constitutionnel proprement indécidable et en cela potentiellement interminable entre Québec et Ottawa. Mais dans l’intervalle, ces ballons d’essai évoquant le parachutage d’immigrants en Ontario, aussi fictionnels et irréalisables fussent-ils, ne manqueront pas de faire des dégâts, ne serait-ce qu’en redirigeant le débat public sur des problématiques aussi futiles que délétères, continuant de graver le syndrôme de la race assiégée dans l’inconscient d’une population graduellement démente, faisant encore plus des petits dans les rangs des ennemis. La poignée de députés solidaires – car nous pouvons encore les compter sur les doigts de deux mains – ne pourra malheureusement rien y changer. Non pas qu’il faille douter de leur bonne volonté – encore faudrait-ils qu’ils en aient -, mais en l’état actuel des choses, on ne peut que déplorer le gâchis que représentent toutes les heures bénévoles consacrées à ajouter tout au plus quelques impuissantes questions dans l’air à chaque session parlementaire.

Que faire, alors, pour notre part – nous les grévistes, nous les fuckés? Le nouvel ordre québécois qui s’impose suppose une disjonction anormalement aiguë entre les formes de vie représentées en chambre et celles que nous reconnaissons nôtres. D’où l’opportunité que l’on s’engage sur des voies impardonnablement sécessionnistes, n’ayant strictement plus rien à voir avec de quelconques institutions. Mais si l’on serait tentés de lier cette scission soit aux centres urbains – qui tiennent la différence pour la connaître au quotidien – soit encore à la jeunesse – à qui la morgue élue ne peut pas ne pas faire honte -, il faut reconnaître combien la métropole repose sur les ressources des campagnes, et la jeunesse sur ce qu’elle reçoit en héritage. Si nous devons faire sécession – et c’est le cas! -, il faudra que ce soit sur tout le territoire et sous le seul critère du minimum de vitalité et d’intelligence nécessaires pour nous faire tenir à l’existence comme lieu de création, de risque et d’émotion. Nous savons d’expérience que cette nébuleuse existe déjà dans les galeries souterraines, étoilée entre une variété de lieux comme autant de noeuds au cou du saccage. Il ne reste sans doute plus à cette force autonome qu’à se reconnaître, entre différents de tout acabit, pour se coaliser à son tour en un front qui n’aurait plus rien à dire au leur – si ce n’est d’aller se faire voir ailleurs. C’est dire que si cette élection nous dit bien quelque chose, c’est qu’il est plus que temps qu’à notre tour on « se donne le go » d’une vie qui vaille, quand rien ne va plus.