Les formes révolutionnaires

« Friends don’t let friends reproduire des formes autodestructrices de représentation. »

« Si on veut bâtir une parfaite machine de guerre, on doit se garder de l’illusion que les faits, les actions, les idées peuvent dicter leur forme directement aux mots. Il faut en passer par un détour, et le choc des mots est produit par leur association, leur disposition, leur arrangement, aussi bien que par chacun d’eux dans son utilisation isolée. »
- Monique Wittig

Manquer son coup

On ne pourra jamais que consacrer la distance affective qui nous sépare du moment de l’émeute en tentant d’en faire directement la représentation.

La tentation de fragmenter le moment, d’isoler ses signes, de le repasser en boucle et de vouloir le re-jouer est commune et partagée. Ça ne veut pas dire que l’on devrait rester fidèle à cette inclinaison. Car le moment de l’émeute n’a déjà plus rien à voir dès qu’on s’y est vu. Dès que, repu-es, on prend le temps d’observer ensemble ce à quoi l’on ressemble dans le théâtre d’un combat de rue. L’image fait défaut : je ne suis pas cette personne qui, vainement, crie des insultes à un policier dans un élan romantique dérisoire, ni cette silhouette figée dans l’instant du jet de pierre, pétrifiée, calquée – choses à mettre sur un chandail. Je ne suis pas ce corps massacré que l’on espère voir apparaître à l’écran : raies sanglantes sur le visage révélant une part du réel même de la situation.

« J’étais là… 300 personnes masquées… des blessés graves, regarde bien! »

Le fantasme de la plaie ouverte, le désir de voir la chair à vif : là se manifeste tout le voyeurisme de l’émeutier. On voudrait réaliser le moment , toucher au réel-même : « C’était ça! Exactement, c’était moi… là! Précisément… ». Et on tente de tout rejouer, faire un théâtre du réel, toujours en disant « Voilà, c’était ça! »

Mais dans ce calque de nous-mêmes, dans ce jeu de miroir, on rate toujours notre cible. Ça manque de quelque chose…

Nous dirons que pour mettre en scène l’intensité affective, il faudrait un tout autre appareillage représentatif. Il faudrait, délibérément cette fois, tirer partout ailleurs que sur la cible même, et on verrait alors comment on peut construire des images à la hauteur de nous-mêmes.

La forme révolutionnaire devrait se situer au-delà des simples métaphores. Glisser comme le langage de l’aphasique, c’est-à-dire défaire le langage utilitaire, envisager les mots dans leur matière brute. La révolution, la gauche, l’émeute, il n’y a rien à y voir d’absolument spécifique. Il n’y a pas d’esthétique de l’émeute à représenter parce que la forme de l’émeute ne peut, ne veut rien dire. Il faudrait, par ailleurs, que l’on soit en mesure de mettre en forme ce qui se passe d’aussi intense que l’émeute ou la fête dans nos vies sans que ça revienne à dire « Voilà, c’est ça! »

C’est que, s’il y a effectivement le désir de faire la représentation directe de l’émeute et qu’après-coup on compose avec ce désir une pièce, un film , une performance, il faudrait, pour rester fidèle à l’intensité du désir, que ces représentations dépassent en toutes mesures ce qui a été connu dans l’émeute. Il faudrait, dans la création de formes nouvelles, que nous puissions révéler au monde, malgré nous, ce qui nous-mêmes nous échappe, ce qu’il y a d’absolument inconnu dans l’évènement émeutier.

De bons rêveurs

Tout ça ne devrait pas être pris comme un programme ou une stratégie prescriptive. On essaie, ici, de déployer la possibilité d’une pratique artistique intéressante à l’usage d’ami-es révolutionnaires. On aurait besoin de mieux se connaître, d’être capables de prendre du recul par rapport aux formes que notre masse dérivante et diffuse met au jour. Les formes révolutionnaires réifiées, devenues choses, ont pris l’allure de langues mortes. Des systèmes de signes dont l’activation semble relever du pastiche ou de la caricature : le poing levé, la barricade, la vitre brisée, le drapeau noir, les patches radicales, forment le discours agonisant des individus de gauche. En réalité, ces formes ne dégagent ni ne provoquent rien de plus révolutionnaire que le discours d’un vieux latiniste devant ses disciples. Révéler ce qu’il y a d’absolument inconnu dans l’événement émeutier, nous entendons par là : être à la hauteur, dans la création formelle, de ce que ça nous fait d’être dans la rue ensemble, d’avoir pris possession d’un espace et d’y faire se passer des choses extraordinaires : de rendre l’espace et le temps tout autre que ce qu’il était. Tout ce qui se mesure à ces moments (dont l’émeute fait partie, mais dont elle n’est jamais l’essence) serait une certaine manière de les rêver.

C’est-à-dire : les seules formes pouvant se mesurer à la charge affective déployée lors de l’émeute correspondraient aux traces mnésiques que l’événement a inscrites sur nos corps et dans notre inconscient. Il y a une part de l’émeute qui subsiste en nous et il y a une possibilité de la faire ressurgir dans la création, mais ce ne sera pas sans une fêlure profonde dans le sens du contenu. C’est qu’il n’y a pas de forme essentielle à l’émeute, seulement un rapport particulier à celle-ci, aux multiples formes d’inscription de l’événement dans notre inconscient. Ce rapport implique toujours une variation sur la forme initiale. Si l’on veut en faire la représentation après-coup, tout en en conservant la charge affective, cela devra surgir sous des formes tout autres. Il n’y a, à proprement parler, aucun moyen de se rappeler parfaitement la qualité affective de l’événement émeutier sauf dans l’émeute même. On a toujours accès aux images, mais le contenu s’est forcément déplacé, agencé à d’autres, superposé à des souvenirs inoffensifs d’une enfance perdue. Les formes que l’on tentera de déployer n’auront l’air de rien et c’est bien ce qui clochera avec elles. Pour nous, les formes révolutionnaires auront la qualité du rêve, de la fièvre – et les révolutionnaires seront de bon-nes rêveur-ses.

Un savoir perdu

Les révolutionnaires ont longtemps été maître-esses de la forme (est-il nécessaire de le rappeler?). Mais une certaine fragmentation à l’œuvre a permis de retirer cette maîtrise des mains de nos prédécesseur-ses. Aujourd’hui il est difficile de parler d’une certaine composition artistique sans qu’un sourire narquois se dessine sur le visage du militant : « Mais, qu’est-ce que ça a de révolutionnaire de toute façon? », nous dira-t-il. Rien, à proprement parler, et le militant n’y est pour rien. Alors que celleux qui s’organisent effectivement en communautés de résistance à l’extension du domaine de la technique et du contrôle n’ont d’yeux que pour des calques d’eux-mêmes, d’autres gens ont pris le pari de consacrer leurs vies à la création de formes et de techniques de représentation nouvelles dans le domaine de l’art. Aujourd’hui, lorsqu’on dit d’une œuvre picturale ou d’un film qu’elles sont « révolutionnaires », on se rend, soupirant, à l’évidence que les artistes ont perdu le sens de la révolution et que les révolutionnaires ont perdu le sens de l’art.

Rien de plus désolant que de voir se faire confier l’expertise de la représentation à une bande d’esthètes inoffensifs. La plupart d’entre elleux, larmoyant-es, incapables de tenir un discours politique qui ne soit un vomi social-démocrate, tous moralistes sans qu’aucun n’ait l’ombre d’une considération éthique ou d’une pratique qui aille de pair avec leurs sermons. Volatiles déambulants le cou tendu vers l’apologie de leur quotidien et de leurs menus objets. Non, vraiment, il n’y a vraiment pas de quoi les aimer, je vous comprends, militant-tes.

Mais pourtant illes font de belles choses, illes savent encore parler. Parler d’elleux-mêmes surtout. Se mettre en forme, c’est ce qu’elleux font de mieux. Ça crée, ça se met en scène et quand ça chante une poésie nouvelle, ça plonge en-deçà du langage jusqu’à ce que ça nous fasse pleurer sans qu’on ait eu envie de dire « c’était ça! ». Et pourtant leur vie est ordinaire. Vous qui dites vivre de l’émeute, du feu, des ruines et du sang, comment se fait-il qu’avec des vies comme ça on en arrive pas à des chefs-d’œuvre?..

À chaque fois qu’un-e millitant-e crache sur l’œuvre d’art, c’est une part de nous qui meurt. Chaque fois que vous vous refusez à des formes nouvelles, vous vous enchaînez un peu plus à votre dépossession. L’espace formel que vous désertez est si tôt investi par mille charlatan-es prêt-es à parler à votre place, à réciter leurs mièvreries d’un autre temps pour amuser les « amateurs de la culture ». Il faudrait qu’il leur soit impossible de parler au nom des révolutionnaires. Il faudrait montrer la voie au « domaine artistique ». Qu’il ne soit plus possible pour elleux de créer sans que leurs œuvres ne mettent en jeu quelque chose de dangereux. Il faudrait rendre au jour l’évidence selon laquelle Hubert Lenoir, Catherine Dorion, Mathieu Denis (et tant d’autres) sont de pitoyables clowns, dont le rôle est d’expérimenter à l’intérieur de la prison du spectacle pour en étendre les murs. En vouant un culte à la marginalité, ces bouffons ne font qu’étendre la sphère de ce qu’il y a de plus normal et plat dans ce monde.

Pendant ce temps, d’autres ennemis, trop longtemps repoussés par la mésentente, ont organiquement su créer des nouvelles formes de représentation qui alimentent effectivement leur imaginaire et donc, leur intelligence collective. Le cryptofascisme, son appareil représentatif prenant l’aspect d’une messe noire, a su échapper à toutes les formes (jusqu’à tard) de désignation du pouvoir. Celui-ci peine à voir clair dans le brouillard laissé par ces nazillons. Ces derniers peuvent maintenant rire aux éclats quand « la gauche » prétend faire tomber les masques des « fascistes » et qu’ils ont pour réponse qu « cela fait longtemps qu’il n’y a plus rien sous ces masques ».

Loin de nous l’idée de reproduire ce que ces nazbols ont concocté. Laissons-les s’asseoir sur leur délire. Seulement, cela donne à penser pour quelque chose que nous essayons de construire ici…

Pas d’esthétique de l’émeute alors…

Juste des déplacements vers de formes toutes autres qui puissent alimenter des forces vives. Un discours, des images qui nous rendent fort-es, qui nous rendent à notre force. Des formes révolutionnaires.

Post-Scriptum : Note sur le langage « appelist shit ».

Nous avons besoin d’un langage. D’une écriture qui fasse dérailler les trains. Qui réponde à notre désir ardent d’écrire par slogans : « Soyez rapides, même sur place »; « Ne suscitez pas un général en vous »; « Habiter le champ de ruines ».

Une impérative-infinitive qui puisse solidifier nos boutures. La force des écrits de ce que l’on reconnaît comme étant manifeste de ce qui est en train de se construire, admettons – un parti, fut de concrétiser l’usage d’un tel langage. Nos camarades français-es ont su formuler un langage qui permet la vitesse de sa propre circulation. Qui permette « de se comprendre » en un clin d’œil. Mais bien avant d’adopter ce langage comme le nôtre, ce qui est en jeu, c’est notre capacité comme groupe diffus, mais situé, à étendre notre maîtrise d’un langage qui se trouve déjà là où nous sommes. Avant que soit créé ce langage qui nous ressemble et qui unit nos intelligences, nous devrions reconnaître notre capacité à dire autrement ici. Ce serait absurde de dire que quand le Comité invisible parle d’un monde, il le dit de la même manière que nous, et donc qu’il parle à partir du même monde. C’est l’accent particulier qui s’y agence qui fait qu’une formule résonne. Il ne s’agit donc pas aujourd’hui d’emprunter des formules qui ont su nous parler autrefois, mais de continuer le travail sur le langage qui a permis à de telles formules de voir le jour.

Notre objectif devrait être de maîtriser l’accélération de ce langage. Qu’il se dépasse lui-même, jamais ne s’arrêtant. Qu’il ait sa propre intelligence et, du même coup, une maîtrise de lui-même. Qu’il permette de rire de soi, d’unifier un humour. Que son ironie puisse dévaluer ces avocats des arguments rationnels, de la bonne conscience, qu’il invalide le langage de ceux qui expérimentent trop peu. Sinon, surtout, qu’on s’en câlisse s’illes ne comprennent rien : pour nous, ça voudra dire qu’on tient quelque chose. Qu’on est en train de mettre en forme une poétique qui précède et alimente « ce qui suivra ».

Grosses amours.