Hussein Hussein. L’histoire d’un homme comme tant d’autres

Alors que les images et les chiffres nous submergent, à l’image des corps qui flottent sur l’eau tranquille de la Méditerranée, l’Europe vacille dangereusement sous le poids d’idéaux nationalistes apeurés. Contre l’isolationnisme et l’apathie générale, l’histoire d’un homme. Quand la petite histoire rencontre la grande. Une histoire pour tirer l’alarme, plutôt que la larme.

Pour aller plus loin, regardez le documentaire de Léa Coffineau Hussein Hussein – 15 years a refugee, disponible avec sous-titres français.

J’ai rencontré Hussein en avril 2016 sur un campement baptisé Stalingrad III, installé sous le métro aérien du nord de Paris. C’était le troisième campement de réfugiés à s’établir sous la ligne de métro en moins d’un an. Le premier, apparu dans l’hiver, avait été démantelé sur ordre de la préfecture et l’espace public grillagé le jour même. Le second avait subi le même sort au mois de mars, et c’est grâce à l’action des citoyens du mouvement Nuit Debout que le campement de réfugiés de Stalingrad, troisième du nom, avait réussi à s’implanter malgré les intimidations policières.

Le parcours d’Hussein, réfugié darfouri de 47 ans, dépasse l’imagination et force le respect. De quoi détruire les nauséabonds concepts de « migration de confort » ou de « migration économique ». En 1999, alors qu’il est étudiant en Droit à l’université de Beyrouth au Liban, il est convoqué, ainsi que deux de ses amis, à l’ambassade du Soudan. Tous trois sont membres d’une association d’étudiants darfouris qui tentent de faire valoir leurs droits au même titre que les étudiants soudanais. Cette activité militante est considérée comme une menace par le pouvoir militaire d’Omar El-Bechir, en place depuis 1989. De cette convocation à l’ambassade, Hussein ne se rappelle que le choc qu’il a reçu sur la tête lors d’un interrogatoire musclé. Ensuite, c’est le trou noir. Déporté vers Khartoum, il ne reverra jamais ses amis. S’en suivront deux ans de détention dans une cellule de prison où lui seront infligées tortures psychologiques et physiques avant qu’Hussein ne décide de se laisser mourir de faim. Il sera alors libéré sous condition de silence et de pointage hebdomadaire au commissariat.

En 2002, ne supportant plus le poids de la surveillance policière dont il fait l’objet, il fuit le Soudan à l’aide de faux papiers. Alors âgé de 32 ans, Hussein traverse l’Égypte, la Syrie et la Turquie. Parfois à pieds, parfois enfermé des jours durant dans l’inconfort d’une camionnette de passeur bondée suintant l’urine où manquent oxygène, eau et nourriture. Il fera ensuite la traversée de la mer Egée à bord d’une embarcation fragile et surpeuplée avant d’être recueilli, affaibli et amaigri, sur la côte d’une petite île grecque par les autorités locales. Une demande d’asile déposée à Athènes, il se voit remettre la « carte rouge », carte de séjour valable six mois qui lui permet de travailler et de résider sur le territoire grec en toute légalité. Rapidement, il est embauché comme agent de nettoyage des wagons de métro, en horaires de nuit. Cet emploi du temps lui convient parfaitement, à lui qui ne dort plus la nuit depuis son passage en cellule. Son salaire lui permet de louer un petit appartement et d’acheter une voiture. Il s’installe tranquillement dans cette nouvelle vie, renouvelant tous les six mois sa carte rouge sans que jamais aucun droit d’asile définitif ne lui soit accordé. En 2009, il fait la rencontre de Sara, jeune éthiopienne rescapée d’un réseau de passeurs-esclavagistes libanais lui ayant confisqué ses papiers à Beyrouth alors qu’elle y travaillait pour eux comme femme de ménage. Ils se marient en 2009 à la mosquée soudanaise d’Athènes, mais très vite, la sécurité précaire de leur vie à deux se fissure.

La crise économique frappe la Grèce de plein fouet. L’employeur d’Hussein perd son contrat avec la société de transports de la ville, les services de l’immigration refusent de renouveler sa carte rouge et le couple se retrouve à la rue. Pendant des mois, ils dormiront dans des jardins publics et subiront le harcèlement permanent des suprémacistes blancs d’Aube Dorée. Plusieurs de leurs amis seront tués sous les coups de ce groupuscule d’extrême-droite aujourd’hui établi comme parti politique à part entière. La décision est prise : Sara retournera en Ethiopie grâce au processus de retour volontaire rendu possible par son ambassade et Hussein terminera seul le voyage, à la recherche d’un lieu sûr où elle pourra le rejoindre.

Début septembre 2015, Angela Merkel annonce l’ouverture de la désormais célèbre « route des migrants » à travers l’Europe, destinée aux réfugiés syriens. Hussein fait son sac et quitte Athènes pour Dusseldorf. Il y passera l’hiver, survivant dans les rues de la ville et trouvant parfois refuge chez des amis d’amis d’infortune. Effrayé par les mesures impressionnantes mises en œuvre par les autorités allemandes pour recenser les migrants et obtenir leurs empreintes digitales, il prend peur et embarque à bord d’un taxi-passeur pour Paris. Le 2 avril 2016, il foule le sol de la Gare du Nord.

La fin du voyage est proche. Hussein est épuisé et sait qu’il lui sera impossible de traverser la Manche pour rejoindre l’Angleterre, pays dont il parle la langue et où les exilés d’Afrique subsaharienne rêvent de s’établir. Il oriente donc ses pas vers le quartier de La Chapelle dans le 18e arrondissement, carrefour de communautés ethniques, point de rendez-vous des exilés fraîchement débarqués dans la capitale. En mars 2015, c’est sur le pont enjambant les voies ferrées de la Gare du Nord que s’était installé le premier campement de réfugiés parisiens, plongeant la ville et ses habitants dans une nouvelle réalité. Des hommes, des femmes, des enfants, des familles entières abritées sous des tentes sur le terre-plein d’un boulevard bruyant et pollué, dans l’attente d’une prise en charge salutaire. C’était le début d’un nouveau Paris, ou le retour de celui qu’on croyait disparu, celui où l’on meurt de faim et de maladies d’un autre siècle, sous les ponts, comme des chiens. En arrivant à La Chapelle, Hussein pensait atteindre cette France-El Dorado, pays d’accueil et de droits décrit dans les livres d’histoire. Mais c’est le bitume humide et crasseux du campement Stalingrad III qui lui a tendu les bras, sous les voies hurlantes du métro aérien.

Les bénévoles et habitants du quartier ont sauvé l’honneur de justesse, déployant une énergie bouleversante et des trésors d’imagination pour offrir à des milliers de personnes des repas chauds quotidiens, des abris, des vêtements propres et une orientation administrative et sanitaire de première nécessité. C’est sur ces centaines d’anonymes – étudiants, chômeurs, intermittents du spectacle, marginaux – que repose aujourd’hui l’accueil des demandeurs d’asiles en France, quand ils ne sont pas arrêtés et poursuivis pour délit de solidarité.

Le matin du 2 mai 2016, Stalingrad III est évacué par les services de la ville accompagnés de policiers en armures. Hussein est pris en charge par le Croix-Rouge et logé dans un hôtel social de la proche banlieue nord. Il sera livré à lui-même pour effectuer sa démarche de demande d’asile dans un pays dont il ne parle pas la langue, aux prises avec une bureaucratie violente et inflexible. Près d’un an plus tard, et après que l’administration l’ait affublé d’un nouveau nom de famille « plus facile à comprendre », Hussein se voit remettre un titre de séjour de 10 ans. Et maintenant ?

Hussein a eu « de la chance ». La plupart de ses amis exilés soudanais ont vu leur demandes d’asile refusées. Entre le régime dictatorial de Khartoum et la guerre civile qui sévit au Soudan du Sud depuis 2013, des millions de soudanais quittent leurs pays chaque année et l’Union Européenne tente par tous les moyens de limiter leur arrivée sur son territoire (La Cimade, 2017). Plus de deux ans après sa mise à l’abri, Hussein vit toujours dans son hôtel social et survit grâce à une faible allocation de précarité. Il doit apprendre le français pour trouver du travail mais les cours manquent et le travail aussi. Il espère stabiliser un jour sa situation et appeler Sara à le rejoindre grâce au programme de réunification familiale. « Life is hard, you know ». Les cas de suicide chez les réfugiés ayant obtenu un titre de séjour après une longue bataille se multiplient dans la capitale.

Pour aller plus loin, regardez le documentaire de Léa Coffineau Hussein Hussein – 15 years a refugee, disponible avec sous-titres français.