« Rêver, c’est déjà ça » : des échos d’Amman et du Soudan

Il n’y a rien de vraiment marquant au moment d’aborder la capitale jordanienne à trois heures du matin. Ni escarpement particulier ni paysage pittoresque. Sauf ce petit arrière-goût amer laissé par l’annonce du pilote de Lufthansa un peu plus tôt. « Puisque nous traversons l’espace aérien israélien, vous devez reprendre votre siège et boucler votre ceinture. Vous n’avez pas le droit de vous déplacer jusqu’à nouvel ordre. »

Amman n’est pas une ville que j’affectionne particulièrement, mais j’avoue que je ne m’y suis jamais posée assez longtemps pour lui donner la moindre chance.

Cette fois-ci, j’y passe deux jours et demi dans un hôtel bordant une voie rapide à me gaver de thé noir indigeste, d’Advil, de Tylenol et de Zolmitriptan pour essayer de venir à bout de ma migraine et de mon décalage horaire. Le temps d’y parler d’examen périodique universel et d’y vanter ses mérites. « Alors vous pensez que notre plaidoyer auprès du Conseil des droits de l’homme fera réagir le gouvernement qui n’est même pas dans le pays ? » demandent les femmes yéménites. Critique corroborée par Hala, Palestinienne : « L’État d’Israël n’était même pas présent pour l’adoption du rapport final par le Conseil des droits de l’Homme lors de la séance plénière du dernier Examen périodique universel (EPU). À quoi bon continuer d’écrire des rapports ? » Dans le même esprit, il faut lire l’annexe à l’addenda présenté lors du deuxième cycle de l’EPU où Israël remet en question l’applicabilité même des conventions internationales relatives aux droits de la personne dans les territoires occupés. Et ce, malgré l’avis consultatif rendu par la Cour internationale de justice, le 9 juillet 2004, selon lequel la Quatrième convention de Genève s’applique aux territoires palestiniens occupés.

« Je me rends compte maintenant que nous, les Palestiniens, sommes capables de vivre dans n’importe quelle situation, constate Abdullah en tirant la chicha. C’est triste, mais c’est comme ça. »

Le soir et pendant les pauses, je parle beaucoup avec Liemia, une amie soudanaise, journaliste, militante et femme d’exception. À l’aide de son téléphone, elle suit en direct une révolution qui, pour la première fois, semble accessible. Je me laisse habiter par sa fébrilité et par les espoirs qui naissent au milieu de ce soulèvement historique.

Liemia est toujours réfléchie, discrète. Elle parle d’une voix si douce, qu’il faut s’en approcher pour bien saisir la portée de ses propos. « En décembre, nous étions cinquante, soixante tout au plus. Il y a eu des morts. Parmi eux, des jeunes, dont deux amis de mon fils. Ça n’a pas été facile. »

« À un certain moment, des membres du gouvernement ont voulu nous isoler et nous discréditer. Ils ont dit que nous étions des Darfouris et que nous fomentions un complot contre l’État. Alors d’autres se sont soulevés et ont clamé d’une voix unie : S’ils sont Darfouris, alors nous le sommes aussi. Nous le sommes tous. Ainsi, les rangs de notre révolte ont grossi à vue d’œil. »

Après la destitution d’Omar el-Béchir, le 11 avril dernier, on a voulu le remplacer par un conseil militaire de transition formé de représentants des Services nationaux du renseignement et de la sécurité. Pendant des années, cet appareil communément appelé NISS violait les droits de la personne en toute impunité.

Les rues ont donc continué de se remplir de femmes, d’hommes et d’enfants. Des étudiants, des enseignants, des journalistes, des chômeurs, des médecins sont venus de tout le pays — de Nyala à Wadi Halfa — pour exprimer leur opposition. Un train d’Atbara rempli de manifestants a pris le chemin de la capitale et a réussi à incarner l’exaspération du pays en face d’un régime qui a tout détruit, même l’un des plus grands réseaux ferrés d’Afrique.

« Si tu viens au Soudan, tu resteras avec ma famille aussi longtemps que tu le souhaites », me dit Liemia. « Mes enfants ne rentrent à la maison que le temps de se laver, puis ils repartent aussitôt. Dans la rue, c’est magique. Ma fille gratte sa guitare pendant que mon fils chante du rap. Nous manifestons parmi des soldats et des juges drapés de leur robe. Il y a même des équipes de foot qui viennent jouer au milieu de la foule. Nous sommes maintenant des dizaines de milliers tous les jours dans la rue à chanter, danser et partager les repas. »

Je rêverais d’y être, aux côtés de Liemia, de sa famille et de tous les amis rencontrés pendant mes séjours au Soudan au milieu des années 2000, peu de temps après la signature des accords de paix de Naivasha entre Khartoum et la rébellion sudiste. Pour voir enfin revivre une société civile qui a été bâillonnée pendant des décennies.

« L’autre jour, me dit Liemia l’air attristé, on a retrouvé un jeune homme qui avait été porté disparu depuis cinq ans. On l’avait enfermé avec d’autres prisonniers d’opinion dans un centre de détention souterrain près du Darfour. »

Elle est tout à fait consciente des difficultés qui les attendent. Car, après la révolution, il faudra trouver des moyens pour rendre justice et faire face aux crimes du passé. « Mais pour ça, me confie-t-elle, ça prendra du temps. »

Sur le trajet du retour, je continue de penser à Liemia et à toutes les femmes autour d’elle. Au chemin parcouru jusqu’ici et aux luttes qu’elles devront continuer à mener avec tout autant de patience, de détermination et de dévouement. Avec toute la classe et la dignité dont elles ont fait preuve depuis le début de ce mouvement.

Ressourcée malgré la fatigue d’un voyage beaucoup trop comprimé, je ferme les yeux et j’entends les paroles de Souchon : « Je rêve que Soudan, mon pays, soudain, se soulève… Oh, oh, Rêver, c’est déjà ça, c’est déjà ça. »

Légende photo : Khartoum, 2006, (C. Pappas)