Lorsque le YMCA du Québec bafoue ses membres

Le 13 novembre dernier, à 6 semaines d’avis, le YMCA du Québec annonçait la fermeture de 3 YMCA, ceux de Guy Favreau, Hochelaga-Maisonneuve et Pointe-Saint-Charles pour le 31 décembreEt VLAN, le comité « Gouvernance et leadership » sous la direction du PDG Stéphane Vaillancourt a décidé de mettre la clé sous la porte en affirmant que : « Nous n’avons aucune intention de quitter ces quartiers. Afin de livrer des programmes performants, pertinents et adaptés à leurs résidents, nous renouvèlerons notre formule et notre programmation, dans des espaces de différentes tailles et configurations. » (communiqué du 13 novembre 2019).

L’équipe du PDG Vaillancourt se présente tour à tour comme : « Cultivateur de rêves », « catalyseur de partenariats », « promoteur de carrefour de rencontres », « leader active », « capteur de rêves », « créatrice d’opportunités ». M. Vaillancourt lui-même se décrit comme « un phare ». Évidemment, les membres et les communautés sous le choc y voient, plutôt qu’un phare, un épais brouillard.

Direction ultra centralisée et hiérarchisée (l’ensemble des Y du Québec sont regroupés sous une seule direction), le conseil d’administration de 14 personnes, en forte majorité du milieu des affaires, a décidé que c’en était assez de soutenir des communautés locales où la rentabilité n’est pas au rendez-vous. C’est un vilain hasard si ces 3 Y desservent encore des populations marginalisées socio-économiquement.

Tout ça s’est fait avec un communiqué de presse sans aucune discussion ou négociation avec les membres et les communautés locales. Les patrons du Y ont mis ces dernières devant un fait accompli. Tactique politicienne conventionnelle, lorsqu’on veut éviter de possibles mobilisations, le Y a choisi la période des fêtes pour mettre la clé sous la porte. Beau cynisme.

Quels sont les enjeux
Les YMCA au Québec, au Canada et à travers le monde jouissent d’une réputation enviable. Ils concourent sans aucun doute à une certaine cohésion dans les milieux où ils interviennent avec leurs programmes de soutien communautaire s’adressant aux familles, aux jeunes, aux personnes âgées, etc. Cette organisation sociale (Youg Men’s Christian Association) est généralement perçue comme progressiste.

Son style d’intervention, du moins au Québec, en est un de lobbying et dont les objectifs généraux est de travailler à l’amélioration des conditions de vie des gens sans toutefois contester le système dans lequel il intervient. Ses dirigeantEs venant la plupart du temps de l’élite de la société ont établi depuis de très longues décennies des contacts et des liens principalement avec les gouvernements et les milieux d’affaires, bref, illes sont aux premières loges lorsque vient le temps de négocier des avantages pour l’organisation « et » ses membres. On ne sera pas surpris de savoir que le Y du Québec reçoit plus de 4 millions$ par année de subventions et avantages en tout genre du Fédéral. D’autres, s’ajoutent venant du Québec et des villes où les Y sont implantés, dont évidemment Montréal.

Nous n’entrerons pas ici dans une analyse exhaustive des finances du Y au Québec. Mais nous savons que le Y du Québec sont en bonne santé financière. Or qu’est-ce qui se joue ici dans le fait de fermer 3 succursales qui, comme toutes les autres succursales au Québec, ne jouissent d’aucune autonomie, un anachronisme, semble-t-il, dans l’organisation des Y à l’échelle internationale (119 pays et plus 1,5 million de membres).

En quoi la fermeture du YMCA de Pointe-Saint-Charles est inacceptable ?
Fondé en Angleterre en 1844 par Georges Williams, c’est à Montréal en 1851 que le premier Y en Amérique du Nord s’y implantera. Nous laisserons tomber les arguments nostalgiques tels que c’est en 1860, près de 160 ans, qu’il s’implante à Pointe-Saint-Charles.

Le virage « affaire » du Y,  c’est l’abandon d’une partie de sa mission sociale. Et justement, la mission sociale du YMCA est d’intervenir dans certains quartiers en y faisant jouer un système de péréquation. C’est-à-dire que les succursales très rentables (Westmount, l’Ouest de l’Île, NDG et autres) situées dans des communautés bien nanties renflouent en partie celles situées en milieu plus défavorisé. C’est cette partie de la mission que le Y du Québec a décidé de sacrifier à la Pointe mais aussi à Hochelaga-Maisonneuve et Guy Favreau. C’est ça qui est inacceptable.

Il faut rappeler que le Y a fait une première tentative en 1995 dans Pointe-Saint-Charles. À l’époque, le mouvement social du quartier avait même présenté une proposition de gestion locale autonome, refusée, sans même discussion. Devant le tollé populaire provoquant une certaine crise au conseil d’administration du Y, celui-ci avait reculé, mais non sans avoir fermé la piscine. Mais, l’essentiel avait été sauvé.

En fait, tout le monde le sait. Le YMCA de la Pointe n’a jamais été rentable financièrement. Toutefois, la rentabilité sociale, elle, c’est plutôt une réussite. Installé dans la partie sud du quartier le Y a été jusqu’à aujourd’hui, la seule organisation communautaire et sportive du coin en répondant à des besoins intimement liés à sa mission sociale.

Les gens de la Pointe le savent. Deux assemblées publiques de plus de 100 personnes l’ont réitéré :
« Pointe-Saint-Charles refuse d’être mise devant le fait accompli de la fermeture définitive du service d’abonnement. Les YMCA du Québec ont les moyens financiers de maintenir l’ensemble de leurs services pour les 18 prochains mois, le temps d’élaborer des pistes de solution avec les membres du YMCA de Pointe-Saint-Charles, le milieu communautaire et les pouvoirs publics. Les YMCA doivent créer des conditions propices pour mettre sur pied une table de travail visant à poursuivre leur mission au 255 avenue Ash, et sortir de la crise provoquée par leur annonce de fermeture via communiqué de presse ».

C’est la logique capitaliste qui parle, la logique des chiffres
On peut bien être en période de croissance économique record (une onzième année consécutive), les retombées sociales ne sont pas très souvent au rendez-vous. Maximiser son positionnement économique, couper l’herbe sous le pied des concurrents demeurent la préoccupation dominante des dirigeantEs du Y. C’est ainsi qu’on peut comprendre les effets des investissements immobiliers du Y central de la rue Drummond (YMCA neuf à Cartierville, rénovations dans plusieurs bâtiments, nouveau YMCA prévu dans le quartier Saint-Roch à Québec (tiens, tiens, un quartier à embourgeoisement accéléré). Ainsi, le Y s’est volontairement mis dans une situation d’investissements importants où il doit ,pour être concurrentiel, se débarrasser de ses canards boiteux. Et tant pis pour la mission sociale qu’elle s’était donnée.

Le choix du Y guidé par l’embourgeoisement ?
Nous pourrions être cyniques. Mais certains faits démontrent que nos analyses étaient et restent pertinentes. Le développement chaotique de Griffintown a entraîné son lot d’effets négatifs dans le quartier voisin de Pointe-Saint-Charles. Pour n’en citer que quelques-uns :fortes perturbations sociales dues au phénomène d’embourgeoisement accéléré, arrivée d’une nouvelle mouture commerciale locale et dans ce cadre, l’élément que nous voulons souligner ici, le retrait stratégique du quartier d’éléments significatifs de services accessibles. À chaque occasion il y a eu mobilisation suivie d’un échec. Et en passant, on ne semble pas, pour le moment dans le mouvement social du quartier Pointe-Saint-Charles, avoir tiré un bilan collectif de ces échecs traversés par certaines victoires spectaculaires (Casino, terrains du CN, Bâtiment 7). On se rappellera :
• La fermeture du bureau de poste local en 2008,
• La fermeture de la succursale de la SAQ en 2012 (2 millions$ de profit annuel) suivie de l’ouverture d’une nouvelle succursale SAQ dans Griffintown,
• Déménagement de la caisse populaire de Pointe-Saint-Charles (dernier établissement bancaire du quartier) dans le Nordelec en 2018. Cet édifice est « officiellement » sur le territoire le Pointe, près du canal de Lachine, mais sa facture architecturale, urbanistique et idéologique est résolument tournée vers Griffintown,
• Ouverture d’une deuxième caisse populaire dans Griffintown.

Lorsque le YMCA nous dit « nous renouvèlerons notre formule et notre programmation, dans des espaces de différentes tailles et configurations », il nous faut essayer de l’interpréter puisque le YMCA est avare d’information. Que le YMCA voit comme beaucoup d’autres la manne financière que représente le quartier hyper nanti de Griffintown ne devrait pas nous étonner. Si le YMCA central mettait ses vraies intentions sur la table cela aurait sans doute l’effet d’une bombe dans le milieu social et viendrait ternir son image. Ne nous surprenons pas d’apprendre, plus tôt que tard, que le YMCA est en train de négocier de nouvelles installations ultras modernes dans ce nouvel Eldorado qu’est le quartier Griffintown.

Et, en passant, où loge l’arrondissement du Sud-Ouest? Lors du dernier conseil d’arrondissement du Sud-Ouest, le maire Benoit Dorais a bien affirmé que les activités du YMCA doivent être maintenues intégralement. Le HIC c’est qu’il n’a pas mentionné si cela devait être dans le bâtiment du 255 avenue ASH. Indice qu’il a sans doute des tractations… mais comme de coutume, en l’absence des principaux intéressés. De plus, on peut penser que la Ville de Montréal a été mis au courant bien avant la publication du communiqué du YMCA. On ne connaît pas non plus le positionnement de la mairesse Plante si ce n’est qu’elle a fait parvenir une lettre à la ministre fédérale responsable du complexe Guy Favreau.

Le mépris n’aura-t-il qu’un temps ?
Le 20 décembre dernier, environ 75 personnes des 3 quartiers se sont présentées au siège social du YMCA rue Drummond pour réitérer leur message au PDG Vaillancourt et lui porter une carte postale géante. Le PDG a refusé de recevoir la petite délégation de membres, les gardes de sécurité bloquant les ascenseurs. Ce qui a fait dire à une membre d’Hochelaga-Maisonneuve que « Le PDG a peur de ses membres ».

Nous avons senti une bonne énergie et une volonté forte de continuer la bataille. Mais, il ne semble pas y avoir pour l’instant une grande planification stratégique d’une lutte pouvant se maintenir sur la durée. Par les temps qui courent, les actions « bon enfant » risquent d’être largement insuffisantes. La fermeture des installations, en partie ou en totalité à partir du 1er janvier, pendant que la plupart des gens seront occupés ailleurs, risque bien d’avoir des effets démobilisateurs.

À moins que la « résistance cachée » au discours dominant du PDG ne soit en train de s’étendre (ce qu’il faut espérer) à l’encontre de l’image publique que tentent de maintenir les élites du conseil d’administration du Y CENTRAL !