Transition et Révolution ne se conjuguent pas au futur

Dans les dernières semaines, les appels pour un passage à une économie de transition et à un véritable changement de paradigme politique ont été largement partagés sur les réseaux sociaux et sur plusieurs tribunes médiatiques. On ne compte plus les textes, les articles, les statuts Facebook réclamant une rupture avec les politiques néo-libérales, la mondialisation et la financiarisation de l’économie.

Dans le lot de mauvaises nouvelles qui nous submergent, voilà quelque chose de réjouissant. Le réveil et la propagation d’un tel esprit critique face aux dérives du système actuel sont bien évidemment salutaires, voir essentiels. Mais ils ne peuvent être suffisants s’ils ne s’accompagnent que d’une promesse d’un changement après la fin du confinement, dans une sorte d’attentiste que ce lendemain finira bien par arriver.

Qu’il suffira que nos libertés reviennent, que l’on se retrouve enfin. Quelque part durant l’été. Peut-être l’automne. Peut-être un peu après. Mais on pourra alors réclamer un changement.

C’est un pari risqué.

Nous n’avons aucune assurance que les conditions qui permirent les changements politiques au sein de nos sociétés avant cette crise planétaire reviennent sous la même forme.

C’est ici et maintenant qu’il faut agir, au moment que vous lisez ces lignes. Car l’avenir est déjà en train d’être préparé de pair avec le déconfinement.

Et il s’annonce sombre.

Adoptant volontairement un rythme effréné qui nous laisse peu de temps afin que nous puissions prendre la mesure des conséquences et réagir, c’est bel et bien la même idéologie responsable de l’actuelle crise sanitaire et écologique qui déterminera la suite du monde, dans un contexte où la seule activité permise en société sera le travail. Il va sans dire que l’idée de la décroissance n’est pas à l’ordre du jour, bien au contraire.

L’État français nous en donne la mesure en martelant que la crise économique provoquée par l’épidémie demandera des «efforts» au pays. La question du temps de travail, des jours fériés et des congés payés est sur la table.

Aux États-Unis, en injectant 2 300 milliards de dollars dans l’économie américaine, la Fed a promis qu’aucune grande entreprise ne ferait faillite. Les grandes corporations ont largement assez de capital pour passer à travers la crise. Maintenant, la voie est pavée d’or pour elles. Puissantes comme jamais, influentes, elles continueront à décider de la pluie et du beau temps.

Certes l’économie locale sera valorisée, un peu partout. Il faudra bien trouver du travail pour ces millions de travailleurs et travailleuses sans emploi. Rien pour l’instant ne laisse présager des conditions de travail décentes pour eux. Surtout si la doctrine consumériste dicte la marche à suivre, si Local se réduit à une compétitivité avec les productions manufacturières d’Asie.

Les conditions socio-économiques dans lesquelles seront plongées des millions de travailleurs et de travailleuses déboucheront sans l’ombre d’un doute sur une montée des tensions sociales. Les appareils de répression, dont les capacités ont été largement accrus depuis la pandémie, veilleront au grain. Même l’administration de Montréal, très à gauche, s’y prépare.

Pour éviter l’odieux d’un tel dérapage, le mirage d’une société idéale trompera bon nombre d’entre-nous, mais les fondamentaux, eux, resteront inchangées.

Comme le souligne le cinéaste Julio Vincent Gambuto, le déconfinement sera accompagné par un marketing politique qui nous vendra le rêve du « Great American Return to Normal. » Une machine à détourner les espoirs à nos dépends.

Le greenwashing a de beaux jours devant lui. On tentera de nous convaincre que le retour à la normale se fait dans un monde plus vert que jamais, malgré l’exploitation insensée des ressources de la planète.

Le retour à la normal qu’on nous prépare, c’est celui de travailleurs et travailleuses masqués encadrés par des dispositifs de surveillance sanitaire, qui n’auront d’autres activités que de se rendre au boulot, avec aucune possibilité de rassemblement pour plusieurs mois, bombardés de messages justifiant les sacrifices et enjolivant le réel. Des travailleurs et des travailleuses épuisés par la nécessaire vigilance de ne pas attraper un virus possiblement mortel et dont on attendra d’eux une hyperproductivité pour renflouer les coffres. Une situation rêvée pour faire dans le conditionnement et l’endoctrinement.

Cette dystopie digne d’un épisode de Black Mirror n’est pas une fatalité. Il faut agir, exiger, construire et prendre en main l’avenir. Il s’agit simplement de refuser maintenant le scénario proposé et d’agir dans le présent de notre quotidien à tous. Nous n’en sommes plus à l’étape d’éveiller les consciences, mais à celle de transformer le réel avant que d’autres s’en chargent à notre place, avant qu’il soit trop tard pour agir et que nos actions ne se réduisent qu’à un partage sur Facebook à partir d’un appareil sous surveillance.

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