Ma censure bien-aimée

Les prises de position contre la « censure » des pièces SLĀV et Kanata de Robert Lepage ont su rallier une faction élargie des champs médiatique et intellectuel. Le récent dossier de la revue Argument sur la censure constitue un échantillon fort révélateur de ce discours qui tend à nourrir le conservatisme ambiant.

Ce n’est pas d’hier que la pensée conservatrice se présente en îlot de liberté menacé par une gauche aux ambitions totalitaires. Ronald Reagan affirmait que « la liberté n’est jamais à plus d’une génération de disparaître ». De fait, dans les années 1980, le président états-unien présentait sa contre-révolution néolibérale comme une bataille contre des « vaches sacrées » maintenues par des groupes minoritaires ayant pris le contrôle de la société : syndicats, Afro-Américains et autres « welfare queens ».

Le Québec n’est pas en reste. Les années 2000 ont vu la montée d’une droite libertarienne outrée par une social-démocratie perçue comme hégémonique. Certaines radios poubelles et le Réseau liberté Québec se firent les principaux propagateurs de ce discours, mais la crise des accommodements raisonnables a favorisé l’émergence d’un courant conservateur plus intellectuel, mais aussi plus nationaliste et identitaire. C’est par la montée de tribuns tel Mathieu Bock-Côté que la bataille se déplace sur le terrain culturel [1] : l’identité québécoise serait mise à mal par des groupes militants (issus de communautés racisées, de rassemblements féministes ou de la diversité sexuelle) qui menacent nos libertés et nos acquis.

Les prises de position contre la « censure » des dernières pièces de Robert Lepage ont donc des racines historiques. Par ailleurs, elles ont ceci de particulier qu’elles ont su rallier un ensemble hétéroclite d’acteurs et d’actrices des milieux médiatique et intellectuel : dans le récent dossier de la revue Argument sur la censure, par exemple, des nationalistes conservateurs côtoient l’avocat Julius Grey et l’historien Marc Angenot [2]. Hélas, cela ne signifie pas que la réflexion a gagné en rigueur : ce front bigarré en défense d’une certaine vision de la liberté d’expression a certes une prose plus élégante que certaines radios poubelles, mais sa croisade repose souvent sur les mêmes procédés rhétoriques élaborés à partir d’une lecture fantasmée de la réalité contemporaine.

Le dossier de la revue Argument constituant un échantillon fort révélateur de ce discours, je me propose ici d’en faire un survol afin de mettre en lumière ses principaux ressorts, en espérant que ce portrait puisse éclairer par ricochet la rhétorique plus générale ayant cours sur cette question

La censure de l’État, c’est du passé

On est d’abord frappés de l’insistance avec laquelle les critiques de ce nouveau régime de censure affirment que celle-ci n’est plus l’œuvre d’institutions telles que l’État. La toute première phrase de la présentation du dossier d’Argument (Julie Chamard-Bergeron et Patrick Moreau) l’affirme comme une évidence : « Nos contemporains n’ont pas à craindre de quelconques organismes officiels de censure ». Julius Grey affirme pour sa part que « nous pouvons crier “À bas le gouvernement” (…) sans courir de danger ». Pierre Hébert estime « embarrassant » de traiter de censure au sens classique du terme au Québec en 2018, puisque « nous jouissons des avantages d’une société de droit pour protéger la liberté d’expression et de mouvement ».

Les contre-exemples de ces affirmations de sens commun pleuvent pour qui se donne la peine de regarder. En octobre dernier, j’énumérais plusieurs cas récents de censure, ciblant notamment des lanceurs et lanceuses d’alerte, des militant·e·s syndicaux et des manifestant·e·s [3]. Dans les quatre mois qui ont suivi, d’autres exemples ont fait les manchettes : l’enseignante Kathya Dufault est menacée de congédiement pour avoir fait part publiquement de son désarroi face aux médiocres conditions d’enseignement ; les postiers et postières de Postes Canada ont vu leurs moyens de pression plutôt paisibles stoppés par une loi spéciale ; en France, Amnistie internationale a dénoncé les violences policières contre les « gilets jaunes » (1 400 manifestant·e·s blessé·e·s en date du 17 décembre 2018 selon les chiffres officiels). Sans parler du projet catholaïc de la CAQ qui pourrait interdire le port de signes religieux au travail à des employé·e·s de l’État québécois.

On pourrait supposer que c’est par ignorance, voire par indifférence que sont mis de côté ces cas inquiétants de censure étatique. Il est vrai qu’il est plus bon chic bon genre de soutenir Robert Lepage que des postiers ou des musulmanes. En fait, ces exemples sont écartés parce qu’ils viennent miner l’édifice intellectuel que nos insurgé·e·s cherchent à construire. L’évaporation presque complète de la censure étatique (on mentionne bien une fois ou deux Noir Canada, presque par acquit de conscience) est un postulat essentiel qui permet aux auteur·e·s de concentrer toutes leurs nobles énergies sur les formes insidieuses, cachées, obscures et sourdes de censure qui menacent vraiment les amoureux de la liberté.

La néo-censure est omnisciente et insaisissable

Les quelques fois où la censure est présentée comme institutionnelle, c’est parce qu’elle est la conséquence d’une « idéologie qui a pénétré les plus hautes sphères du gouvernement », comme l’affirme Michèle Sirois à propos de l’intersectionnalité. Pour Patrick Moreau, un « consensus doctrinal […] réunit les partis de gouvernement, les principaux médias, les milieux universitaires […], les intellectuels publics les plus en vue ainsi que les groupes de pression victimaires les plus bruyants ». Selon Pierre Hébert, il existe un « arsenal censorial qui, telle une nappe phréatique, abreuve tout ce qui s’agite à sa surface ». Comme le fluor dans l’eau, la censure contemporaine est donc à la fois omniprésente et insaisissable. « Big Brother, c’est tout le monde et personne », affirme Marc Angenot, pour qui notre époque est marquée par un esprit de censure « devenu hégémonique ».

Éveillé par ces affirmations alarmantes, j’avais hâte de prendre connaissance de cas précis et de voir les auteur·e·s nommer des acteurs concrets et débattre de leurs propos. Or, il semble que cela relève d’ennuyeuses considérations empiriques puisque seuls quelques exemples sont mentionnés au passage. Marc Angenot parle de délégations qui forcent des bibliothécaires à faire retirer des livres des rayons et d’une population étudiante « qui penche en sa majorité en faveur de la censure », mais n’offre aucune preuve. Évoquant les « nouvelles opinions obligatoires » sur les « inconduites sexuelles », Julius Grey brandit le spectre des fausses dénonciations, donnant en exemple… deux romans. Raphaël Arteau McNeil construit l’ensemble de sa réflexion à partir d’une objection émise par « une étudiante » dans un de ses cours.

Le flou est non seulement assumé, mais constitutif du propos. « La vraie censure », nous dit Pierre Hébert, « se résout à montrer pour cacher », elle est « in-définie », elle est « ce qui nous pense ». À la fois partout et nulle part, la censure prend aussi la forme de l’autocensure, pratiquée « en permanence » par « tous les journalistes et les politiques » selon Marc Angenot ; hélas, ceux-ci « se refusent piteusement à le reconnaître ».

La critique est censure

La néo-censure est peut-être nébuleuse, mais ces effets ne le sont pas si on en juge par le langage hyperbolique qui parsème le numéro. « L’espace social est à nouveau parsemé de tribunaux », nous disent Chamard-Bergeron et Moreau en ouverture. Notre société est « la plus implacable » de tous les temps, soutient Grey, pour qui « les cultural warriors sont semblables aux foules chrétiennes qui […] détruisirent des temples et des bibliothèques » au 4e siècle. Pour Angenot, il y a « tyrannie des minorités » et une « atmosphère répressive généralisée », dans laquelle « bien des groupuscules vertueux » rêvent de « polices mentales ». Patrick Moreau pour sa part évoque des « inquisiteurs autoproclamés » et des « foules lyncheuses », avant de clore le dossier par une référence à L’archipel du Goulag de Soljenitsyne.

Il apparaît alors que si on s’échine à répéter que la censure d’État est terminée et que l’égalité est atteinte pour les opprimé·e·s du passé, c’est pour mieux reprendre à son compte toutes les violences qu’ont subies (et que subissent encore souvent) les minorités et les groupes marginalisés – qu’on qualifie par ailleurs de « victimaires » ! La pensée libre est peut-être dangereuse, mais à l’évidence l’ironie ne tue pas.

Au-delà de ces affirmations grandiloquentes et chevaleresques, on remarque qu’un amalgame entre censure et critique traverse de part en part le propos, comme le relevait récemment Me Véronique Fortin dans une table ronde sur la liberté d’expression organisée par la Ligue des droits et libertés. Ce point est central, parce que cette confusion est au cœur de l’argumentaire des auteur·e·s. Tout porte à croire que la critique vigoureuse, concertée et passionnée équivaut dans leur esprit à une volonté de censure. Il me semble y avoir là une méprise fondamentale sur la nature même du débat politique dans nos sociétés. Car qu’est-ce que le conflit politique, sinon une bataille pour délimiter ce qu’il est acceptable ou inacceptable (et non légal ou illégal) de dire ou de faire dans une société donnée ? Dans toute société, certains discours sont bien reçus et d’autres non. Qu’une idée choque et soit contestée ne signifie pas qu’elle est illégale ou censurée. Pour prendre un exemple concret, si les « jokes de blonde » et les blagues homophobes sont moins courantes qu’il y a 20 ans, ce n’est pas parce qu’elles ont été censurées, mais parce que des valeurs ont pris le dessus sur d’autres.

L’amalgame entre censure et critique est d’autant plus déplacé que les féministes, Autochtones, antiracistes et minorités sexuelles dénoncés à grands cris ici cherchent justement à se faire une place dans l’espace public. Si demander respect et reconnaissance pour ses origines, ses croyances ou son identité sexuelle est de l’intolérance, si on suit la logique selon laquelle la critique est censure, alors l’ensemble du dossier de la revue Argument ne pourrait-il pas à son tour être qualifié de tentative de censure ? L’affirmer reviendrait à se mordre la queue ; cela ne semble pas incommoder les auteur·e·s.

La censure, c’est la gauche dévoyée

Vous l’aurez deviné, la censure contemporaine est l’œuvre de la gauche. Cette gauche « dévoyée » et « en ruines » serait paradoxalement toute puissante. Les États-Unis (qui, c’est bien connu, sont actuellement sous le règne d’un gauchiste forcené) et leurs campus universitaires font ici figure d’obsession : c’est là que le cancer aurait pris forme.

Lorsque Angenot et Moreau parlent de « privatisation de la censure » ; ils ne font pas référence aux poursuites-bâillons de la part de grandes entreprises, ni même aux bailleurs de fonds qui ont retiré leur appui à SLĀV et Kanata, mais aux actions de « groupuscules ». Face à eux, affirme Moreau, la logique gestionnaire de nos institutions les rend « hypersensibles » au scandale, et donc sans colonne vertébrale. Elles sont faibles et soumises face à des « représentants autoproclamés » pendant que des médias complaisants font office de « chambres d’écho ».

Le principe du rasoir d’Ockham stipule que l’explication la plus simple est généralement la plus plausible, et que des affirmations audacieuses nécessitent davantage de justifications. Dans cette perspective, il faudrait une démonstration colossale pour prouver que la gauche contemporaine prend actuellement d’assaut toutes nos institutions. Par quel étrange et exceptionnel retournement les catégories les plus marginalisées de la société exerceraient-elles une emprise aussi puissante sur ces institutions ? Les auteur·e·s ne savent l’expliquer ni même l’illustrer de manière satisfaisante.

Et si la frénésie conservatrice actuelle avait plutôt à voir avec un inconfort à l’idée de voir ses cadres de référence bousculés et sa parole interrogée et critiquée [4] ? L’histoire nous enseigne que pour les personnes occupant un rôle dominant, l’égalité que revendiquent les opprimé·e·s est souvent perçue comme annonciatrice d’une ère tyrannique à venir (pensons au droit de vote des femmes ou aux droits civils pour les Afro-Américains).

En ce qui me concerne, les auteur·e·s peuvent se rassurer : je ne souhaite pas les censurer. Ils ont tous les droits de s’exprimer, comme j’ai tous les droits d’affirmer que leurs réflexions, hormis quelques articles plus honnêtes et rigoureux, font preuve d’une consternante pauvreté argumentative. Chose certaine, le droit de faire des amalgames, de se construire des adversaires imaginaires et d’affirmer des idées sans fondement semble très bien portant.


[1] Voir Jean-Pierre Couture, « Qui parle lorsque parle Mathieu Bock-Côté ? », À bâbord !, no 34, avril-mai 2010.

[2] Argument, vol. 21, no 1, automne-hiver 2018-2019.

[3] Voir Philippe de Grosbois, « Ces censures qu’on ne saurait voir », À bâbord !, no 76, octobre-novembre 2018.

[4] Voir l’excellent article de William Davies, « The Free Speech Panic : How the Right Concocted a Crisis », The Guardian, 26 juillet 2018.