ARTISTES DE SHERBROOKE, COMMENT IREZ-VOUS ?

La situation de crise a beaucoup évolué depuis le mois de juin, alors qu’Entrée libre publiait un premier article visant à prendre le pouls des artistes sherbrookois au temps du coronavirus. Les rassemblements qui passeront de 50 à 250 personnes dès le 3 août feront beaucoup de bien à l’industrie culturelle. Projetons-nous maintenant dans le futur post-pandémique, qu’on se bricolera beau, c’est permis de l’espérer, avec créativité, union et jus de coude. Entre la première partie de la discussion et celle que vous êtes en train de lire, le temps de verbe du titre a changé : comment IREZ-vous, artistes de Sherbrooke?

“En minibus!” pourrait se permettre de répondre Marido Billequey, poète, qui a pour projet cet été de retaper l’un de ces bolides scolaires qu’on s’est étonnés de ne plus voir circuler sur nos routes de mars à juin. L’enseignante au secondaire, qui organise depuis plusieurs années le spectacle Littérature et autres niaiseries à la Petite Boite Noire, a réussi à maintenir l’événement en le transformant en show virtuel sur Facebook.

Le public, derrière son écran, avait accès gratuitement à un concentré de performances de plusieurs disciplines, incluant entre autres une danse au milieu de la rue, ce stage de bitume éclairé par des phares de voitures. Les artistes qui ont participé à cette première l’ont fait bénévolement. Dangereux, l’art gratuit sur Internet?

“Ça, c’est comme la question qui me polarise”, avoue Marido Billequey. “Parce que d’un côté je veux connaître des artistes, puis des fois je me suis trouvée à avoir accès à ces personnes-là pas nécessairement parce que j’ai payé, mais en même temps je trouve ça épouvantable qu’on mette l’artiste au rang de fou du roi. Celui qui est là juste pour nous divertir. Il faut que l’artiste soit dans un contexte où il ne fait pas abuser de lui”, relativise-t-elle.

Plusieurs évoquent ainsi l’idée d’une billetterie virtuelle. Mais le public sherbrookois est-il prêt à payer pour un spectacle sur écran?

DE LA SCÈNE À L’ÉCRAN

“Du théâtre en numérique, ça n’existe pas, ça ne se peut pas parce que ça ne s’appelle juste carrément pas du théâtre”, défend pour sa part Emmanuelle Laroche, qui s’inquiète pour l’avenir des arts de la scène.

“Je sais qu’il y a de mes collègues de l’union des artistes qui vont probablement manger leurs bas pour les prochains mois à cause des salles vides. Ce sera pas évident pour bien du monde”, reconnaît-elle. La comédienne, qui doit normalement commencer une résidence de deux ans au théâtre du Double-Signe cet automne, est toujours en attente de confirmations.

En attente? Pas vraiment, puisque la Sherbrookoise a saisi l’opportunité d’explorer un nouveau territoire de son métier. “C’est drôle parce que juste avant que tout ça arrête, j’avais des discussions puis je disais ‘ah! j’aimerais ça produire des trucs, j’aimerais ça réaliser des trucs, j’aimerais ça écrire pour la caméra. J’ai lancé ça dans les airs puis c’est ce qui est en train de se produire”, raconte celle qui a d’abord meublé ses journées de confinement en créant un court-métrage avec son conjoint, le réalisateur et directeur photo Mathieu Gagnon.

Au même moment, la chaîne locale TV1 de Bell commandait aux amoureux un documentaire sur la covid. “On co-scénarise, on co-réalise, c’est plein d’apprentissages pour moi, je suis comme dans un moment charnière. Je garde le théâtre avec moi dans mon coeur et je [souhaite] continue[r] d’en faire, mais ç’a comme ouvert une porte que je voulais ouvrir depuis longtemps”, confie Emmanuelle Laroche, qui se sent privilégiée.

LES DÉFIS DE LA CAMÉRA

Bien connu à Sherbrooke, le réalisateur-scénariste Anh Minh Truong figure aussi parmi les chanceux. “Je suis plus occupé depuis la pandémie que je l’étais avant!” se rassure-t-il, reconnaissant en la vidéo l’outil de communication le plus favorisé par la crise sanitaire. Le tournage de publicités pour la Ville et pour plusieurs commerces locaux a occupé la première partie de son été.

Anh Minh Truong se sert de son chapeau d’entrepreneur pour exprimer une vision très réaliste de la situation, ramenant l’art au même niveau que toute autre profession. “C’est sûr que pour beaucoup d’artistes c’est difficile en ce moment, mais y’a pas juste l’art dans la vie! Je pense que présentement tous les corps de métiers, les gens de tous les secteurs font leur bout de chemin. Il faut comprendre que la priorité en ce moment, c’est peut-être pas ce qu’ils (les artistes) font dans la vie”, soutient-il.

Lui aussi réalisateur, Jean-Sébastien Dutil a dû mettre une croix momentanée sur une vingtaine de tournages à cause de la covid, dont un documentaire qui lui tient particulièrement à coeur. “Je suivais un groupe de femmes qui étaient dans un processus de guérison pour violence conjugale […] et tout ça a été reporté. C’est dommage parce qu’on était dans un timing avec elles”, raconte-t-il, déçu. Quelques mois se seront écoulés avant la reprise du tournage, en août.

“Les participantes sont [maintenant] obligées de porter un masque dans les cercles de rencontre et dans les ateliers, et j’ai décidé de ne plus les suivre dans ce contexte-là”, explique le réalisateur, qui a opté pour un ajustement de scénario. “C’est un peu triste à dire, mais la pandémie aura eu pour effet positif de me donner plus de temps pour réfléchir à mon film et le porter à un autre niveau”, complète-t-il.

Anh Minh Truong se questionne lui aussi sur la transformation du 7e art que les règles de distanciation physique sur les tournages rendront inévitable. “Est-ce qu’on doit créer maintenant en tenant compte de ça? Est-ce que dans nos histoires, les personnages ne peuvent pas se toucher?” se demande-t-il, citant en exemple la série 5e rang, qui a choisi d’intégrer le contexte pandémique au scénario, justifiant ainsi la distance entre les personnages.

“Oui y’a une façon de tricher, y’a une façon de créer l’impression qu’ils sont proches, mais en même temps du monde qui s’embrasse c’est du monde qui s’embrasse, t’sais!” argumente le réalisateur, ayant cette fois en tête les scènes de son propre long-métrage, dont le tournage doit débuter à la fin de l’été.

SE REGARDER DANS LE MIROIR

“Moi, ce qui me fait capoter c’est plus la survie du culturel en général”, laisse tomber le comédien Alexandre Leclerc, qui se compte chanceux d’avoir vu tous ses contrats de l’été reportés plutôt qu’annulés.

“Y’a le gouvernement qui me donne un coup de main, c’est quand même pas si mal financièrement. Sauf que l’idée de monter un spectacle dans lequel je joue ou de le mettre en scène, puis qu’il y ait 150, 200 personnes qui frémissent dans une salle de spectacle, là ça me paraît beaucoup plus problématique. L’année prochaine, l’été prochain, comment ça se passera tout ça?” s’interroge-t-il.

La poète Sarah Badkoube, mieux connue sous le nom de L’être persane, trouve elle aussi pénible de devoir se priver de la scène.

Les directs sur les plateformes sociales sont loin d’être une solution parfaite, rappelle-t-elle : “on s’en ai parlé avec Audrey (Babin-Alexandre, poète) et Sam (Proulx, poète) que c’est vraiment autre chose de déclamer ton texte tout seul dans ton salon avec ton casque [d’écoute]  devant ton ordi. C’est un vrai saut dans le vide! Y’a un petit temps de latence avant de savoir comment les gens ont réagi, c’est assez déstabilisant. C’est une expérience cool, mais j’espère que c’est très temporaire”, commente l’artiste.

Sherbrooke prend la parole, les Cabarets du centre-ville et le Slam du Tremplin sont quelques-uns des événements littéraires qui ont pris la forme d’une diffusion en ligne cet été. Bon ou pas pour la culture, le virtuel? Est-ce que le public qui est fidèle aux salles se rabattra sur son ordinateur? Est-ce qu’un nouveau public viendra à la rencontre des artistes derrière son écran?

Le comédien Alexandre Leclerc a du moins l’impression, au risque de paraître utopiste, que la pandémie aura rappelé à plusieurs l’importance de l’art dans leurs vies. “Les gens n’ont jamais lu autant de livres, ils n’ont jamais consommé autant de films. C’est peut-être une réalisation qui va créer un partage main dans la main entre les artistes et les consommateurs d’art”, espère-t-il.

Interroger le public pour comprendre ses besoins et ce qui peut parfois le dissuader de consommer de l’art serait un exercice pertinent à faire, particulièrement dans le contexte actuel, croit le comédien. “Les artistes doivent se regarder dans le miroir. Si on attend juste que la normalité revienne et qu’on continue dans le même principe, je pense qu’on fonce dans le mur solide”, conclut-il.

Une bonne occasion de revoir le système, donc, surtout lorsqu’on sait qu’une deuxième vague du virus nous guette cet automne.

DE LA SCÈNE… À LA RUE!

“Essayer d’inventer des manières de présenter de l’art tout en gardant la distance”, reformule Étienne Leclerc, tromboniste pour Ze Radcliffe Fanfare, qui a dû dire adieu à une quarantaine de spectacles cet été et cet automne.

“Notre terrain de jeu c’est beaucoup l’extérieur. L’avantage d’être une fanfare c’est de pouvoir jouer dans la rue, dans le parc, sur les gazons, mais aussi sur les scènes des festivals. L’été, c’est 95% de nos spectacles. C’est vraiment le pire été depuis la formation de la fanfare!” lance-t-il la voix pourtant souriante, comme si la situation le dépassait tellement qu’il s’était dit qu’il valait mieux en rire.

Jusqu’au déconfinement, Ze Radcliffe Fanfare a fait résonner sa musique en paradant dans les rues de Sherbrooke, remplissant d’airs festifs les oreilles du public sur son balcon.

“La musique de rue, la fête, c’est un petit peu difficile à transmettre virtuellement. Étant donné qu’on n’a pas besoin de traîner des amplificateurs et des micros, on pouvait se permettre d’aller jouer sur un trottoir pour faire plaisir aux gens”, décrit Étienne Leclerc.

Puis, la dernière fin de semaine de juin, l’ensemble était prêt à troquer la musique déambulatoire pour un retour au spectacle plus traditionnel. “[F]allait se remettre en mode prestation, une vraie, où on se concentre sur la musique, sans les complications de la marche et du déplacement”, pouvait-on lire sur leur page Facebook, alors que le groupe de 12 annonçait s’être offert une journée intensive de pratique sur le site du ShazamFest.

“Une journée au gros soleil à repenser nos déplacements, chorégraphies, à travailler à bien s’entendre malgré la distance, à se comprendre sans tous se voir”, rapportait la publication, invitant les abonné.e.s de la page à rester à l’affût du spectacle à venir.

CONSTRUIRE UN AVION EN PLEIN VOL

“Je pense qu’on est une gang à manger les murs!” commentait pour sa part Sabrina Pariseau, alors que le déconfinement n’était pas encore amorcé. Improvisatrice membre de plusieurs ligues en plus d’être entraîneure et arbitre, Sabrina Pariseau parle au nom des quelque 200 joueuses et joueurs qui contribuent de façon importante à la vie culturelle de Sherbrooke.

Si la plupart des ligues ont pris une pause, entretenant plutôt le contact avec leurs communautés en publiant des vidéos sur leurs réseaux sociaux, d’autres ont carrément tenté l’expérience de l’impro en ligne sur des plateformes de visioconférence comme Zoom. Sabrina Pariseau donne l’exemple de ligues de Terre-Neuve et de St-Pierre-et-Miquelon, qui se sont affrontées virtuellement.

“Ça permet de jouer avec des gens très très loin, chose qu’on ne fait pas régulièrement en saison normale, mais évidemment y’a pas de public, donc ça reste des exercices. Il manque l’élément central à l’improvisation, qui est le public qui nourrit les histoires”, rappelle-t-elle.

Ces histoires, elles varient aussi en fonction de l’âge des joueurs… car vous n’êtes pas sans savoir qu’il se fait de l’improvisation intergénérationnelle à la Maison des grand-parents de Sherbrooke!

Les Audacieux, c’est le nom de l’équipe des six aîné.e.s qui suivent des ateliers avec Sabrina Pariseau. “J’ai reçu beaucoup de courriels de ‘on s’ennuie, on fait des personnages, on a l’impression d’être fous, on se parle tout seuls dans le miroir’ pis ça je trouve ça très drôle parce que c’est des exercices que je leur donnais, faire des grimaces!” s’emballe leur entraîneure.

Bien que la plupart des membres de l’équipe aient Internet, il n’a pas été question de transférer les ateliers en ligne à l’annonce du confinement. Les Audacieux étaient donc bien heureux de se retrouver à la mi-juillet pour reprendre leurs joutes d’impro en plein air.

“Ce qu’il y a d’agréable avec les aîné.e.s, c’est qu’il y a une espèce d’inhibition qu’ils n’ont plus que les jeunes ont. T’sais on est très très conscients de ce qu’on dit et de quoi on a l’air quand on est à l’adolescence. Un moment donné ça part puis ça offre des choses très très joyeuses. Sans parler de l’expérience de vie de ces gens-là!” partage Sabrina Pariseau. Elle donne l’exemple d’une dame de 70 ans qui, lors d’une improvisation, a personnifié un mécanicien en employant le jargon du métier, appris au fil des ans en jasant avec son fils mécanicien.

“Ça fait des personnages très ancrés dans le réel. Tandis que les jeunes sont peut-être un petit peu plus dans l’absurde, dans l’imaginaire. Les rencontres entre les équipes plus jeunes et les équipes plus matures, ça donne des matchs éclatés”, constate l’entraîneure, qui souhaite que ce projet d’improvisation interculturelle continuera de grossir dans les prochaines années.

Pour ce qui est des joueuses et joueurs des ligues comme l’Abordage ou la Ligue universitaire d’improvisation de Sherbrooke (LUIS), les questionnements persistent en attendant la réouverture des bars, leurs lieux principaux de diffusion. “Étant improvisateurs, on est capable de jouer avec la consigne du deux mètres, on est capables d’en rire puis de la respecter, mais ça a ses limites aussi”, souligne Sabrina Pariseau.

Elle poursuit avec une image qui convient parfaitement à la clôture de ce texte :

“La pandémie, c’est un peu comme un avion qui se construit alors qu’il est en plein vol. C’est un peu ça qu’on fait en improvisation, c’est comme créer quelque chose pendant que ça arrive. Tu es le comédien, tu es le metteur en scène, tu es le scénariste… C’est un peu ça, j’ai l’impression, qu’on vit.”

Pas faux.

Je vous souhaite donc une belle fin d’été à bord du vol 2020 d’Air-Coronavirus, chères lectrices et chers lecteurs d’Entrée Libre. Merci d’avoir pris de votre temps pour vous renseigner sur vos artistes, et merci aux artistes nommé.e.s dans cet article de nous avoir partagé leur point de vue.

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